Paraphrasons la formule consacrée des pasteurs protestants à l’issue de la cérémonie nuptiale : ceux que la crainte du Kurde a unis, qu’aucun pays (et surtout pas l’Amérique !) ne les sépare… Moins d’un siècle après le décès de l’« homme malade de l’Europe », 264 ans après l’éclipse de Nader Chah et de la grande épopée perse, la Turquie et l’Iran reçoivent en cadeau sur un plateau d’argent ce Proche-Orient qui, un long moment, avait semblé hors de portée. L’ironie de l’histoire veut que le présent leur soit offert par George W. Bush grâce, pourrait-on dire, à une équipée lancée pour, dans un premier temps, libérer l’Irak des griffes d’un tyran sanguinaire, dans un second temps instaurer la démocratie dans un nouveau Moyen-Orient qui en est toujours à attendre ses bienfaits. Machiavélique que ce tandem formé de Karl Rove et Paul Wolfovitz, lesquels avaient conçu ce grandiose projet, sous la houlette de Dick Cheney, intronisé pour la circonstance Pied Nickelé en chef.
Cette semaine a vu s’esquisser, avec les visites de Vladmir Poutine à Téhéran et de Bachar el-Assad à Ankara, les premiers pas d’un ballet politico-diplomatique appelé à se poursuivre à mesure que se dégrade la situation sur les rives de l’Euphrate et que s’amenuise l’influence yankee dans la région. Il y a dix-sept ans que la guerre froide a exhalé son dernier souffle, emportant avec elle la menace en provenance de l’Union soviétique, dans le même temps que commençaient à se détériorer les rapports d’Ankara avec l’Occident. Il y a vingt-huit ans que la République islamique a entamé sa montée en puissance. Il y a des décennies que la Syrie voit sa zone d’influence rétrécir comme peau de chagrin, avec successivement l’amenuisement de son rôle d’incontournable plaque tournante, la fermeture l’une après l’autre des portes arabes, la perte de la carte palestinienne puis celle de l’atout libanais.
Le pavé de l’ours dans une mare déjà passablement agitée aura été représenté par l’opération « Shock and Awe » de sinistre mémoire. Saddam Hussein disparu, le Parti des travailleurs du Kurdistan retrouvait ses dents en même temps que l’espoir de voir un jour proche se concrétiser le vieux rêve d’une nation autonome (c’est en partie chose faite) puis carrément indépendante (l’éventualité en est encore à un stade nébuleux). Un tel État signifierait tôt ou tard la réactivation du volcan kurde sur au moins deux de ses versants, préalablement à la fusion avec le Nord-Est irakien, le Nord-Est syrien et le Nord-Ouest iranien. La violence est omniprésente, qui a fait en près de vingt ans 35 000 morts dans les deux camps, dont 5 000 militaires turcs. Après une accalmie de cinq ans, la guérilla a repris dès juin 2004, atteignant un pic inégalé dès janvier 2006, avec une série d’attaques déclenchées à partir du sanctuaire du mont Kandil.
Dire que l’Amérique est vue à Ankara comme un pays hostile constituerait un délicat euphémisme. Selon un sondage effectué l’an dernier, ils ne sont que 12 pour cent, les orphelins d’Atatürk, à juger positive la politique US à leur égard. Lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), le président Turgut Özal s’était résolument rangé au côté de la coalition dans l’espoir de voir se renforcer l’alliance avec les États-Unis et d’accéder enfin au paradis économique représenté par l’Union européenne. Un tel optimisme s’est révélé infondé : l’interruption du flot pétrolier via l’oléoduc Kirkouk-Ceyhan aura coûté des milliards de dollars, le nationalisme kurde demeure vivace et l’accès à l’UE demeure hautement aléatoire.
De cet amer constat est née la conclusion qu’il importe d’opérer un rapprochement avec les voisins qui se sentiraient eux aussi lésés par l’éventuelle irruption d’une entité kurde qui ne tarderait pas à jouir d’une pleine reconnaissance internationale. Le Premier ministre Tayep Recip Erdogan se rendait à Téhéran en juillet 2004. Six mois plus tard, Bachar el-Assad était à Ankara, une première pour un chef d’État syrien depuis l’accession de ce pays à l’indépendance. Le 14 avril 2005, c’était au tour du président Ahmet Neçdet Sezer de débarquer à Damas. Mais ce qui devait mettre hors d’eux les Américains, ce fut, un mois après les élections palestiniennes qui virent le sacre du Hamas comme principale force sur le terrain (les choses ont changé depuis), de voir Khaled Mechaal reçu en grande pompe à Ankara.
Aujourd’hui, le legs de Mustafa Kemal semble quelque peu oublié ; celui de l’ayatollah Ruhollah Khomeyni aussi, quoique dans une moindre mesure. Plus que par le passé, la realpolitik est de mise, qui pousse les uns à tourner le dos à l’Occident, les autres à lorgner en direction du Kremlin, les troisièmes enfin (les Syriens) à entrevoir le moment où il leur serait peut-être loisible de sortir d’un isolement qui n’a rien de « splendide ». George W. mérite tous les cierges que ces trois parties pourraient être tentées de lui allumer. Même si ses concitoyens sont loin de partager cet avis.
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Paraphrasons la formule consacrée des pasteurs protestants à l’issue de la cérémonie nuptiale : ceux que la crainte du Kurde a unis, qu’aucun pays (et surtout pas l’Amérique !) ne les sépare… Moins d’un siècle après le décès de l’« homme malade de l’Europe », 264 ans après l’éclipse de Nader Chah et de la grande épopée perse, la Turquie et l’Iran reçoivent en cadeau sur un plateau d’argent ce Proche-Orient qui, un long moment, avait semblé hors de portée. L’ironie de l’histoire veut que le présent leur soit offert par George W. Bush grâce, pourrait-on dire, à une équipée lancée pour, dans un premier temps, libérer l’Irak des griffes d’un tyran sanguinaire, dans un second temps instaurer la démocratie dans un nouveau Moyen-Orient qui en est toujours à attendre ses bienfaits....