C’est une bien difficile mission que s’est assignée le patriarche Sfeir, puisqu’elle vise rien moins qu’à unifier les rangs d’une communauté maronite dont les profondes divisions menacent de lui coûter son rôle historique dans la formation, puis la survie, du Liban moderne.
Car même si les vertus chrétiennes n’ont guère tendance à prévaloir en politique, même si, lors du premier round d’hier soir, d’obscurs impératifs de sécurité ont regrettablement pris le pas sur le devoir d’exactitude, cette politesse des rois, c’est de sacrifice que le prélat entend entretenir les chefs maronites qu’il a conviés à Bkerké. C’est d’abnégation que veut parler le patriarche, de renoncement volontaire aux conditions rédhibitoires, aux intérêts propres, aux ambitions personnelles au bénéfice d’un intérêt général gravement compromis : celui des maronites et plus généralement des chrétiens, mais aussi des Libanais de toutes confessions. Encore faut-il qu’il soit entendu, ce que laissent espérer les efforts de modération perçus à l’issue de cette première réunion. Encore faut-il que se trouve justifié, ne serait-ce qu’en partie, ce beau label made in Lebanon dont on veut, par dignité nationale davantage que par réelle conviction, parer l’actuelle échéance présidentielle.
C’est un fait bien connu qu’à aucun moment de son histoire, le Liban n’a pu se doter d’un président élu de ses seuls... élus. Chaque élection présidentielle a eu son lot d’interventions et d’ingérences étrangères, de compromis régionaux tenant compte ou non des équilibres (et déséquilibres) locaux. Jamais la partie ne se limitait aux joueurs ostensiblement installés autour de la table. Mais même au plus fort de la guerre, on s’en tenait aux règles du jeu : c’est-à-dire au respect des mécanismes et processus prévus par la Constitution, quitte à se donner la peine d’amender celle-ci afin que soient préservées certaines formes.
Que le Liban ait entrepris de se relibaniser, au terme d’une longue domination syrienne, n’a pas mis fin à toutes ces interférences étrangères. C’est même tout le contraire qui s’est produit. Objet d’une bonne dizaine de résolutions de l’ONU votées en l’espace de trois ans, notre pays est ainsi devenu une sorte de cause célèbre, un cas d’étude en matière de relations internationales ; en revanche, et bien qu’essuyant régulièrement admonestation sur admonestation et menaces de représailles, la Syrie, forte de son alliance avec un Iran plus que jamais présent sur la scène locale, est loin d’avoir renoncé à ses chimères libanaises.
Il n’est, pour s’en convaincre, que d’entendre le président syrien rappeler que le Liban n’a connu – et ne saurait connaître – la stabilité que durant sa période résolument, activement arabe : charmant euphémisme désignant en réalité une tutelle présentée comme l’unique planche de salut. La paix par la botte, ou alors le chaos : il faut croire que la révoltante équation n’a pas varié d’un iota malgré le pathétique appel du président de l’Assemblée Nabih Berry à la Syrie et à l’Arabie saoudite, les adjurant de s’entendre ne serait-ce que sur le seul problème libanais.
Ce qui a funestement changé en revanche, c’est que le cadre légal de l’action politique a volé en éclats, notamment pour ce qui est de cette question importante entre toutes qu’est le pourvoi de la première magistrature de l’État. Des revolvers ont été montrés, sinon carrément mis sur la table. Et c’est la table même que l’on a fini par renverser, avec toutes ces hérésies qu’étaient des démissions ministérielles à géométrie variable, une minorité parlementaire s’arrogeant le statut de majorité régnante, un sit-in fantôme et néanmoins ruineux, un Parlement interdit de session, et qu’est aussi, par contrecoup, la menace de scrutin présidentiel au quorum minimal brandie par le camp souverainiste.
De ce choc de volontés, les leaders chrétiens ne sont pas absents, même s’ils n’occupent pas le devant de la scène, même s’il aura fallu un Bkerké I puis un Bkerké II pour envisager des assises plénières de la maronité politique. Mais c’est dans la reconstitution du puzzle libanais, dans l’opération de sauvetage d’une république à l’agonie que ces mêmes chrétiens, croit à l’évidence le patriarche Sfeir, peuvent encore s’affirmer avec toute la force requise.
Le temps n’est plus, c’est vrai, où le Grand Liban était créé au bénéfice surtout des maronites. C’est toujours, c’est invariablement à ces derniers pourtant qu’il incombe de veiller à la pérennité d’un paradis en voie de se perdre. Pour tout le monde.
Issa GORAIEB
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Car même si les vertus chrétiennes n’ont guère tendance à prévaloir en politique, même si, lors du premier round d’hier soir, d’obscurs impératifs de sécurité ont regrettablement pris le pas sur le devoir d’exactitude, cette politesse des rois, c’est de sacrifice que le prélat entend entretenir les chefs maronites qu’il a conviés à Bkerké. C’est d’abnégation que veut parler le patriarche, de renoncement volontaire aux conditions rédhibitoires, aux intérêts propres, aux ambitions personnelles au bénéfice d’un...