Il y a les feux follets.
Au-delà des minimums syndicaux qui exigent des caciques du parti un antiaméricanisme quotidien et incendiaire comme le rejet stérile et primaire de résolutions onusiennes, lesquelles pourtant, tôt ou tard et d’une manière ou d’une autre, seront appliquées ; au-delà d’une endémique allergie au concept étatique, il y a un changement qualitatif d’une netteté indiscutable dans la dialectique hezbollahie. Et dans son état d’esprit. À tel point que les noms de Boutros Harb et, surtout, de l’intrinsèquement 14 Mars Nassib Lahoud n’écorchent plus les lèvres d’un Hussein Hajj Hassan par exemple ; à tel point que le mot optimisme, souvent introuvable dans le lexique du parti chiite, s’énonce presque clairement désormais. Manœuvre habituelle destinée à justifier un prochain raidissement, à imputer à l’autre camp la responsabilité d’un probable échec ? Évolution douce, wali el-faqih oblige, vers beaucoup plus de pragmatisme ? Ou les deux à la fois ? Même le plus sceptique peut se laisser gentiment troubler : pas une voix, et certainement pas au sein du Hezb, ne s’est élevée pour se déchaîner contre la visite à la Maison-Blanche, à moins de vingt jours de la deuxième séance électorale, de Saad Hariri, hier vitriolé à la moindre occasion, aujourd’hui pratiquement glorifié ; personne ne s’est étonné de voir l’ambassadeur iranien Chibani, hier, chez Nasrallah Sfeir, passer à la table de Koraytem à l’heure d’un très œcuménique iftar ; tout le monde parle d’une proche rencontre entre le jeune patron du Courant du futur, de plus en plus exalté contre le palais des Mouhajirine, et le gentiment syrianophile Hassan Nasrallah.
Il n’y a pas photo : chaque jour davantage, quelque chose se resserre, se consolide, se réchauffe entre Ryad et Téhéran, où la troïka Rafsandjani (futur guide suprême ?) / Larijani (futur président ?) / Khatami (futur chef du Conseil des experts ?) serait en train de faire un beau travail : repersifier l’Iran. Conséquences naturelles : les dividendes de ces roucoulades wahhabito-persanes s’encaissent à plus d’un niveau. En Syrie, où la famille régnante ne sait plus quoi faire pour raccoler l’Administration US ni pour éviter une frappette, une secousse de moins en moins hypothétiques, mais aussi pour les relations entre Téhéran et Washington, qui rivalisent de volontés de dégel – personne n’a oublié la retentissante absence de toute référence, ou presque, à l’Iran dans le discours pourtant très de droit divin de George W. Bush à la tribune des Nations unies ; lequel Bush, qui parle de moins en moins de sanctions, veut désormais que l’AIEA redouble d’efforts dans le dossier nucléaire perse… Et, last but not least, en ce qui concerne la présidentielle libanaise : le Hezbollah regarde de moins en moins attentivement vers Damas ; Bernard Kouchner qui gèle la médiation Cousseran sur demande américaine pour laisser la place à l’initiative Berry, David Welch ne manquant pas de souligner à qui veut l’entendre qu’il faut que les Libanais choisissent seuls leur président et qu’ils doivent être laissés tranquilles, du moins jusqu’à la première semaine de novembre ; le nonce apostolique qui commence sa tournée des grands-ducs pour marteler la nécessité aux yeux du Vatican d’un consensus général… Les feux follets courent, courent, s’allument, se rallument, éclairent, essaient de mettre un peu de baume sur les blessures des Libanais ; ils sont à la fois pourtant ce baume et cette blessure, ça leurre, un feu follet, c’est imprévisible, c’est fugace, pas très fiable. Voilà pourquoi, ici comme dans les grandes capitales, il serait dommage, particulièrement dommageable, de faire comme si on n’entendait pas les mises en garde pourtant répétées, presque épelées, du tandem Joumblatt-Geagea.
Surtout qu’il y a aussi les feux viciés.
Ceux que démarrent des âmes mortes aux quatre coins du Liban parce que trop (peu) de vert démange, dérange. Ceux aussi, naturellement, qu’attend régulièrement d’allumer un régime syrien en bout de course, rompu à la diplomatie du Semtex et des infinies variantes de la trinitroglycérine, et qui dispose de deux atouts-maîtres pour faire comprendre à son ami iranien qu’il n’est pas content : Qoussaya et Aïn el-Héloué. Pyromanes ainsi sont ceux qui n’exigent pas et ne font pas tout pour que la frontière libano-syrienne soit kosovarisée ; que les députés et les citoyens lambda ne soient pas surprotégés.
Sauf qu’il reste les feux sacrés.
Dans chaque flamme de bougie qui s’élèvera ce soir à 20h 00 entre le BIEL et la place de l’Étoile ou sur des milliers de balcons pour que pétillent encore plus les yeux de Charles Chikhani, de tous ceux qui l’ont précédé et de tous ceux qui risquent de le suivre, dans chacune de ces flammes, dans chacune des larmes qui s’y colleront, il y aura l’infinie certitude que seront brûlées sur d’immenses bûchers toutes les impunités du monde. Et toutes les arrogances. Et toutes les tentatives d’évasion.
Ziyad MAKHOUL
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Au-delà des minimums syndicaux qui exigent des caciques du parti un antiaméricanisme quotidien et incendiaire comme le rejet stérile et primaire de résolutions onusiennes, lesquelles pourtant, tôt ou tard et d’une manière ou d’une autre, seront appliquées ; au-delà d’une endémique allergie au concept étatique, il y a un changement qualitatif d’une netteté indiscutable dans la dialectique hezbollahie. Et dans son état d’esprit. À tel point que les noms de Boutros Harb et, surtout, de l’intrinsèquement 14 Mars Nassib Lahoud n’écorchent plus les lèvres d’un Hussein Hajj Hassan par exemple ; à tel point que le mot optimisme, souvent introuvable dans le lexique du parti chiite, s’énonce presque clairement désormais. Manœuvre habituelle destinée à justifier un prochain...