Mes opinions sont personnelles (…)
Pour l’histoire…
Walid Joumblatt
Trente-sixième semaine de 2007.
Il y a trois ans presque jour pour jour, le 3 septembre 2004, Rafic Hariri, le bras cassé, le bras bandé, levait la main, l’autre, la valide, la main ulcérée, honteuse, rageuse, impuissante, humiliée, mortifiée – la main assadisée ; il l’a levée, à peine, pitoyable esquisse de rébellion, pour signifier d’un geste désespéré mais surméprisant que, oui, il vote la prorogation du mandat de cet Émile Lahoud, le cœur au bord des lèvres, la énième couleuvre pas encore digérée ; Nabih Berry regardait, en ce très précis moment, ses (jolies) chaussures.
Il y a trois ans presque jour pour jour, le 2 septembre 2004, c’était encore la nuit noire place de l’Étoile, le Conseil de sécurité accouchait au Palais de Verre et dans la douleur de la résolution originelle, primitive : la déjà mythique quinze cinquante-neuf ; quatre chiffres, 1, 5, 5, 9, qui, déjà, ont tout dit, presque tout résumé, bien avant l’ahurissante kyrielle de résolutions onusiennes qui se sont succédé depuis, 1578, 1583, 1595, 1605, 1614, 1636, 1644, 1648, 1655, 1680, 1664, 1685, 1686, 1701, 1729, 1748, 1757, 1759 et 1773 ; à Baabda, à Damas, on s’en torchait.
Il y a trois ans presque jour pour jour, cette 1559 exigeait le respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale, de l’unité et de l’indépendance politique du Liban, le retrait instantané de toutes les forces étrangères du Liban, la dissolution et le désarmement des milices libanaises et non libanaises, ainsi que l’extension du contrôle du gouvernement libanais à l’ensemble du territoire du pays. Mais surtout, à la veille de la réélection du plus prosyrien et du plus hors sujet des présidents de l’histoire libanaise, cette 1559 se déclarait favorable à ce que le prochain scrutin présidentiel se déroule selon un processus électoral libre et régulier, conformément à des règles constitutionnelles libanaises élaborées en dehors de toute interférence ou influence étrangère. Rien de plus, rien de moins.
Il y a trois ans presque jour pour jour, Émile Lahoud restait à Baabda et chargeait Omar Karamé de former le premier gouvernement de son illégal et illégitime deuxième mandat. Quelques jours plus tôt, 29 braves avaient dit non, et, ensuite, un peuple avait rempli sa part du contrat, modelé l’histoire et plébiscité une sacrée équipe, transconfessionnelle, réconciliée avec elle-même, survitaminée, surdéterminée ; laquelle équipe, pourtant, est loin d’avoir rempli son contrat, malgré les quelques rares mais beaux succès qu’elle a su faire siens.
Trois ans presque jour pour jour après ce sinistre vote dans un hémicycle qu’une intraveineuse de Prozac n’aurait pas réussi à faire sourire, l’Alliance du 14 Mars a le choix des (l)armes : soit réconcilier le peuple du 14 Mars avec ses ambitions, ses volontés, ses espérances, en répondant d’une seule, claire et haute voix à l’initiative Berry et, surtout, aux interrogations et autres doutes des grandes capitales, soit se faire un somptueux et hyperpublic, sublime et définitif hara-kiri. Le camp du 8 Mars, du Hezbollah au CPL en passant par le PSNS, le Baas, les Marada, et les groupuscules de Talal Arslane, Wi’am Wahhab et autres Oussama Saad, ne rêverait pas plus beau, plus bienvenu et plus efficace scénario, cadeau.
Ce serait grandiosement crétin. Trois ans presque jour pour jour après la 1559, le gouvernement Siniora et l’Alliance du 14 Mars auront réussi à obtenir, pour le Liban, rien moins que : le retrait des forces syriennes, l’adoption du tribunal international, l’avènement d’une méga-Finul terrestre et navale, le déploiement de la troupe au Liban-Sud, l’embryon d’une surveillance de la frontière libano-syrienne et Paris III, sans oublier la victoire armée sur un des boys-bands terroristes made in Syria les plus retors, Fateh el-Islam. En face, l’opposition a (heureusement) vu se fracasser sur les rochers de sa vanité toutes ses volontés de parasitage : le niet au tribunal international, l’obstination du vainqueur/vaincu avec le tiers de blocage dans un gouvernement soi-disant d’union nationale, la pérennisation du stupide sit-in du centre-ville et l’embryon d’assaut contre le Sérail qui l’a précédée, etc.
Que l’Alliance du 14 Mars dans sa totalité ne s’entende pas d’une façon irrévocable sur le comment réagir à l’initiative Berry et voilà tous les échecs de l’opposition transformés, en un clin d’œil, en une radicale victoire. De la même façon que de nombreuses âmes de bonne volonté essaient constamment de rectifier le tir au sein du 8 Mars, le 14 Mars abrite de nombreux esprits tordus, sclérosés ; il n’en reste pas moins que la majorité se doit de proposer le(s) nom(s) de celui(ceux) à même de faire appliquer les résolutions onusiennes, de rassembler le maximum de Libanais autour d’une plateforme commune qu’il élargira au fur et à mesure de l’exercice de son pouvoir, de sacraliser la Constitution et de combattre dans d’infatigables corps-à-corps toute velléité de saper l’autorité, le prestige, la solidité ou l’efficacité de l’État. Une responsabilité que partage sans aucun doute une communauté internationale incontournable et qui aurait l’air fin si elle ne parvenait pas à faire en sorte qu’une élection présidentielle dans le respect de la Constitution se tienne et qu’elle booste (ou couronne) toutes ses contributions, depuis près de trois ans, au redressement du Liban. Une communauté internationale pas ombre tutélaire, mais conseillère patiente et tenace, pas donneuse d’ordres mais accompagnatrice, et qui écoutera la majorité, qui l’entendra, et qui accordera à ses appréhensions et ses constantes la plus haute priorité.
Cette communauté internationale ne pourra évidemment pas être plus royaliste que le roi : si l’Alliance du 14 Mars décide de se suicider, personne ne pourra l’en empêcher. L’opposition attend et prie : tout le monde sait que cette chère majorité garde toujours en stock, et à l’intérieur, tout ce qu’il faut : corde, arsenic, revolver, barbituriques, lames à raser, bref, le parfait attirail pour, encore une fois, le plus imbécile des hara-kiris. À moins qu’un sage, ou deux, ou trois…
Ziyad MAKHOUL
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