Rechercher
Rechercher

Actualités

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Aigre-doux

Héroïque en vérité est cette petite Armée libanaise qui, 106 jours durant, a résolument combattu le plus terrible des ennemis, à savoir des légions de forcenés se posant en soldats de Dieu et résignés au sacrifice suprême sinon recherchant celui-ci, l’appelant de tous leurs vœux. Héroïque, elle l’est même deux fois, cinq fois, plutôt qu’une. Car après les échanges de tirs dans le fantomatique champ de ruines de Nahr el-Bared, l’Armée n’a pas seulement dû descendre sous terre et s’aventurer dans un dense réseau de galeries souterraines pour affronter les dernières flammes de l’enfer. Elle ne s’est pas seulement exposée tout au long des combats, et n’a pas accepté de prendre des risques supplémentaires, dans son généreux souci d’épargner autant que possible la population civile de ce camp palestinien. Elle n’a pas seulement accompli sa difficile mission – face, de surcroît, à un adversaire arborant des slogans religieux – sans que sa cohésion en soit affectée le moins du monde. Mais c’est surtout pour avoir gagné, au prix de très lourdes pertes il est vrai, une guerre à laquelle elle n’était visiblement pas préparée, pour laquelle elle n’était pas adéquatement équipée, que la troupe a droit à l’admiration sans bornes, à la liesse et aux exubérants témoignages de gratitude des Libanais. À leur préoccupation aussi, cependant. À leur refus de tolérer désormais les aberrations des quinze dernières années. De fait, des voix s’élèvent déjà çà et là pour demander des comptes et réclamer une enquête approfondie sur la question. De ces voix on retiendra pour le moment deux, au simple motif que ce sont celles de généraux ayant l’un et l’autre assumé,dans le passé, les fonctions de commandant de l’Armée. Il faut découvrir qui se tenait en réalité derrière Fateh el-Islam, qui a assuré à ses hommes facilités de passage et protection, affirmait lundi le président Émile Lahoud. Trois jours auparavant Michel Aoun mettait nommément en cause le Renseignement des Forces de sécurité intérieure, responsable selon lui des lacunes apparues et des évaluations défectueuses de la situation ainsi que des erreurs qui ont été commises. Sans bien sûr préjuger des résultats d’une enquête en tout point souhaitable et nécessaire, il est clair que ces deux opinions procèdent de la même thèse à caractère politique (et peut-être même politicien) : les terroristes sunnites de Fateh el-Islam auraient, dans un premier temps, été financés et accueillis par certaines fractions de la majorité parlementaire pour faire contrepoids au formidable potentiel militaire du Hezbollah chiite, et ce n’est que bien plus tard – trop tard – que ces mêmes fractions auraient pris conscience du danger que représentaient d’aussi sulfureuses fréquentations. Or ces allégations ne tiennent aucun compte d’une filière terrestre syrienne qu’a forcément dû emprunter le gros des afflux d’armes et de combattants vers Nahr el-Bared : filière dénoncée à cor et à cri comme on sait par le gouvernement, mais dont l’Armée se refuse toujours à accréditer l’existence, comme il est clairement apparu lors de la conférence de presse des hauts gradés réunis hier autour du ministre de la Défense. Chaker Absi ayant quitté ce monde pour rejoindre le paradis des terroristes, on n’est pas près d’être fixé... Il reste que ni Aoun ni à plus forte raison Lahoud ne se sont posé la bonne question : par quelle infortune cette Armée reconstituée au lendemain de la guerre et dont le fonctionnement absorbe régulièrement une part considérable du budget a-t-elle pu se retrouver à court de munitions dès la première semaine de combats ? En ces temps où le monde entier est mobilisé depuis des années dans la lutte contre le terrorisme, comment a-t-elle pu manquer de l’entraînement adéquat pour affronter, dans des conditions acceptables, les situations les plus inhabituelles ? Réponse : parce que dès le départ, on a voulu faire de l’institution militaire une force de police veillant surtout à la sécurité politique, à la stabilité des régimes de la tutelle. Parce qu’on a interdit à l’Armée l’accès au sud du pays, sous prétexte qu’il y avait mieux à faire à l’arrière et que la résistance à l’occupation israélienne était strictement l’affaire des milices. Parce que la formation des officiers, accompagnée des classiques tentatives de lavage de cerveau, devait désormais passer par les académies syriennes au lieu de Saint-Cyr, Sandhurst et Fort Bragg. Et parce que l’argent, cet irremplaçable nerf de la guerre, servait davantage aux avantages des retraites ou à la prolifération des clubs et bains militaires qu’à l’acquisition d’équipements dignes du dévouement de la troupe. La page de Nahr el-Bared est tournée mais le péril est encore dans la demeure. Davantage que jamais, l’Armée mérite les plus grands sacrifices financiers : de bons, de transparents, d’irréprochables, d’intelligents sacrifices tendant à améliorer substantiellement ses capacités technologiques. Reconnaître au soldat le droit à la force, c’est lui donner les moyens de garantir la force du droit. Issa GORAIEB
Héroïque en vérité est cette petite Armée libanaise qui, 106 jours durant, a résolument combattu le plus terrible des ennemis, à savoir des légions de forcenés se posant en soldats de Dieu et résignés au sacrifice suprême sinon recherchant celui-ci, l’appelant de tous leurs vœux.

Héroïque, elle l’est même deux fois, cinq fois, plutôt qu’une. Car après les échanges de tirs dans le fantomatique champ de ruines de Nahr el-Bared, l’Armée n’a pas seulement dû descendre sous terre et s’aventurer dans un dense réseau de galeries souterraines pour affronter les dernières flammes de l’enfer. Elle ne s’est pas seulement exposée tout au long des combats, et n’a pas accepté de prendre des risques supplémentaires, dans son généreux souci d’épargner autant que possible la population civile de ce...