Je représente 73 % des chrétiens ; la bataille du Metn
est celle des prérogatives du président de la République.
Michel Aoun
Il y a la politique et il y a l’arithmétique.
Les chiffres sont éloquents – même si on ne disposera que dans les heures à venir des pourcentages exacts, à la décimale près, pour chaque communauté, même si l’analyse socio-démographique de ce long dimanche de retrouvailles ne pourra être faite que dans plusieurs heures. Les 418 voix d’écart du candidat de l’opposition sont tombées comme un couperet. Au Metn, il n’y a pas eu d’alliance quadripartite ; au Metn, 158 778 chrétiens toutes tendances confondues, des maronites aux coptes en passant par les orthodoxes et les Arméniens (sur les 167 512 inscrits) étaient appelés aux urnes ; au Metn, c’était donc un référendum chrétien ; au Metn, les électeurs, mandatés par l’ensemble de leurs compatriotes, et surtout leurs coreligionnaires des quatre coins du pays, ont définitivement rectifié le tir lancé en 2005, un peu fébrilement, quelques semaines à peine après le retour de Michel Aoun d’exil et bien avant que Samir Geagea ne soit désembastillé. Des près de 70 % des voix chrétiennes qui sont tombées dans l’escarcelle aounienne, il n’en reste plus désormais que 50 %. Plus encore : le vote des premiers concernés par ces fameuses prérogatives présidentielles, les maronites (mais aussi les orthodoxes et les catholiques), a clairement et nettement privilégié le candidat de la majorité, qui dispose désormais d’un mandat en béton pour les représenter à telle ou telle future échéance. On peut difficilement manipuler les chiffres : le successeur de Pierre Gemayel s’appellera peut-être Camille Khoury ; en perdant un siège, mais tout en conservant la majorité absolue au Parlement, l’alliance du 14 Mars ressort néanmoins blindée au niveau de la représentativité chrétienne en remportant une bataille dont elle ne voulait pourtant pas (trop hors sujet, trop étriquée par rapport aux autres enjeux…) : celle des prérogatives présidentielles.
C’est là où la politique intervient ; c’est là où l’électeur chrétien (maronite, orthodoxe, catholique…) non partisan a fait un travail remarquable par rapport à 2005 – de lucidité, d’humilité, d’intelligence. Il n’est pas facile de faire un mea culpa, de reconnaître que l’on s’est trompé, qu’en consumériste un peu trop zélé, l’on s’est fait berner par une publicité grossièrement mensongère ; il n’est pas facile d’admettre, à soi ou à son monde, son statut de cocu même pas magnifique, il n’est pas facile d’entrer du haut de ses cornes dans un bureau de vote et se dire : on ne me la refera pas deux fois. Conscient de la responsabilité nationale placée certes un peu trop facilement sur ses épaules, mais aussi de la supercherie dont il a été un peu trop facilement aussi le dindon, cet électeur chrétien n’a pas seulement joui de son droit/rempli son devoir électoral : il a initié un mouvement, une dynamique, certes longue, certes ardue, mais indispensable pour la démocratie et pour la (re)construction du Liban.
En cela, il oblige nécessairement la ligne politique pour laquelle il a voté. Ce sacré rééquilibrage, cette confiance (re)donnée obligent l’alliance du 14 Mars en général et ses pôles chrétiens en particulier. Un : d’abord et surtout à ne pas commettre l’erreur du camp adverse, à ne pas sombrer dans ce triomphalisme et cette exclusion de l’autre dont le CPL a fait son fonds de commerce depuis 2005, ne serait-ce que par le rabâchage quotidien de ce je représente 73 % des chrétiens, c’est ou moi ou personne à Baabda. Forte de cette procuration donnée par le maronitisme politique (les chrétiens sans les Arméniens), le 14 Mars se doit d’induire, ou essayer de le faire, un nouveau dialogue interchrétien, de tendre la main. Deux : à se ressouder encore bien davantage, et l’image des ténors chrétiens d’hier, à commencer par le tandem Gemayel-Geagea, était encourageante. Trois : à comprendre pourquoi il n’y a pas eu de victoire arithmétique. Il y a effectivement quelque chose à (re)penser et à (re)faire avec le Tachnag ; il y a quelque chose à faire au sein même de la communauté arménienne, égale en droits et en devoirs à toutes les autres mais qui continue de vouloir rester en marge, un peu ghettoisée, avec des us et des coutumes politiques qui ressemblent peu ou prou à ceux du Hezbollah. Quatre : le 14 Mars n’a pas le droit de dormir sur ses lauriers ; ses leaders druze, sunnite et chrétiens, mais aussi et surtout le gouvernement Siniora dans son ensemble, doivent décupler leur vigilance et tenter d’assainir au maximum leurs prises de position et leurs actes. Pour ramener sur le chemin de cette idée commune qu’est la révolution du Cèdre un maximum d’indécis, un maximum de personnes qui n’ont pas encore admis que cette révolution-là est un work in progress continu, qui n’ont pas encore vu ou voulu voir que si les Syriens sont sortis par la porte, les fenêtres restent encore béantes, et que certains qui le combattaient jusqu’en mai 2005 ne font rien aujourd’hui pour essayer de les refermer, ces fenêtres. Pire : ils font croire qu’elles sont closes, lavent les cerveaux, nourrissent les mirages.
Mais il faut être redevable au CPL et surtout à son chef ; sans eux, les Libanais n’auraient pas appris (aussi facilement) que le Tachnag est un parti chrétien encore plus concerné par la présidence de la République que les mouvements maronites eux-mêmes, et que l’on peut tuer économiquement, assiéger et annexer toutes les places du Liban, à commencer par celle de Jdeideh, à l’image de celle de Riad el-Solh. Ils n’auraient pas compris (aussi facilement) que l’héritier du trône de la Amara, Élias Murr himself, est un nouveau pôle chrétien du 14 Mars ; que les assassins des représentants de la majorité peuvent continuer, tranquillement, à sévir, et, last but not least, que le gouvernement Siniora vient d’acquérir, grâce au CPL et au Tachnag, un superbonus en or de légitimité.
Le Liban vaut bien 418 voix.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats