Depuis qu’a été enclenchée la cabale contre la coalition du 14 Mars et le gouvernement de Fouad Siniora au lendemain de la guerre de juillet – dans le but évident d’opérer une diversion interne afin d’éviter que quiconque ne réclame des comptes au Hezbollah –, certains leaders de l’opposition n’ont cessé de provoquer une dégradation du discours politique en l’abaissant à un niveau jamais atteint. Mais les propos quasi injurieux tenus samedi par le général Michel Aoun en réaction à la conférence de presse du président Amine Gemayel ont dépassé tout entendement. Sans compter ses attaques frontales, la veille, contre les journalistes qu’il a qualifiés de « plumes malades et d’âmes attardées », allant même jusqu’à affirmer qu’« ils n’ont pas le droit d’écrire » !
Cette campagne médiatique haineuse qui dure depuis de nombreux mois (et à laquelle ont également participé activement le Hezbollah et les fractions prosyriennes) a vraisemblablement pour objectif de détruire… Détruire politiquement la situation nouvelle née de la révolution du Cèdre en avilissant systématiquement tous ceux qui sont dans le camp opposé. Mais ces questions d’ordre éthique se rapportant surtout à la forme et au « style », aussi importantes soient-elles, restent dans une certaine mesure quelque peu secondaires face à l’essence du problème, face au problème de fond.
Le député du Metn-Nord et membre du bloc aouniste du changement et de la réforme, Ibrahim Kanaan, a dénoncé, à juste titre, lors d’une interview à la LBCI, la semaine dernière, la marginalisation du plus grand bloc parlementaire chrétien, en l’occurrence celui du général Aoun. En théorie, l’argument du député Kanaan est indéniablement correct. Nous avions d’ailleurs souligné dans ces mêmes colonnes au lendemain de la formation du cabinet Siniora que c’était une grave et grossière erreur de la part de la majorité d’avoir évincé le bloc aouniste du premier gouvernement souverainiste de l’après-Taëf. Mais ce que M. Ibrahim Kanaan aurait dû préciser pour parfaire son argumentation, en bon juriste chevronné, c’est qu’un électeur accorde au député un mandat pour refléter ses aspirations et ses options politiques. Lorsque le député une fois élu met à profit le mandat qu’il vient d’obtenir pour défendre, peu de temps après, un projet politique aux antipodes des aspirations de son électorat, cela correspond alors à l’équivalent d’un véritable détournement de fonds politique. Un détournement d’autant plus grave qu’il porte non pas sur des questions ponctuelles ou marginales (comme en temps ordinaire), mais sur des options nationales de base qui engagent le devenir du pays tout entier et le sort même de l’électorat concerné.
En clair, les 70 pour cent des électeurs chrétiens qui ont accordé en 2005 leur mandat au général Michel Aoun et à ses candidats l’ont fait parce qu’ils voyaient en eux (pour beaucoup, l’imparfait, ici, est malheureusement de mise) les principaux porte-étendards du courant souverainiste. Ces électeurs ont voté pour le leader du CPL et ses candidats parce qu’ils percevaient en eux les défenseurs les plus fermes des acquis de l’intifada de l’indépendance. Ils ont voté pour eux afin qu’ils soient sur la première ligne de défense face à la contre-offensive syrienne à laquelle tout le monde s’attendait après la révolution du Cèdre. Ils ont voté pour les listes aounistes parce qu’elles regroupaient, entre autres, des professeurs d’université, des avocats, des médecins, en qui ils voyaient une nouvelle élite politique montante, en qui ils avaient fondé beaucoup d’espoirs, mais qui se sont rapidement transformés en « yes men » qui n’osent pas afficher publiquement les points de vue fermes et sans équivoque qu’ils défendaient avant de faire leur entrée dans l’hémicycle.
Les électeurs chrétiens n’ont pas accordé leur mandat au général Aoun et à ses députés pour qu’ils concluent une alliance stratégique – même habillée avec l’euphémisme d’« entente » – avec le Hezbollah qui est le principal instrument de la politique antisouverainiste suivie par l’axe irano-syrien. Ils n’ont pas voté pour le chef du CPL et ses députés pour qu’ils adoptent des options politiques dont l’aboutissement logique se traduit aujourd’hui par la position de l’une des principales officines syriennes au Liban, le Parti syrien national social qui a confirmé ce week-end, de la bouche de son président Ali Kanso, qu’il soutient totalement « la ligne de conduite représentée par le général Michel Aoun et le Parti syrien national social » (voir par ailleurs). Les électeurs chrétiens n’ont pas accordé leur mandat au chef du CPL et à ses députés pour qu’ils observent le mutisme le plus total, depuis deux ans, à l’égard de la véritable guerre que mène le régime syrien contre le Liban et le courant souverainiste. Ils n’ont pas voté pour les candidats du CPL pour qu’ils se taisent (parallèlement au mutisme vis-à-vis de la Syrie) lorsque le général Aoun qualifie de « mandat international » le soutien de la communauté internationale, et plus particulièrement des États-Unis, de la France et de l’Union européenne, à l’indépendance politique du Liban. Ils n’ont pas voté pour eux pour les voir se transformer objectivement et concrètement en instruments de l’exécution des plans syriens au Liban.
Ce dernier point est, certes, vigoureusement réfuté par les députés et responsables du courant aouniste. Mais il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Un rapide travail d’archives permet en effet de mettre en relief les objectifs déclarés de la Syrie après son retrait du Liban : se débarrasser du gouvernement Siniora, et du Premier ministre en personne ; disloquer l’Alliance du 14 Mars et déstabiliser la situation née de l’intifada de l’indépendance. Il suffit de se référer aux multiples commentaires de la presse syrienne ainsi qu’aux attaques virulentes, répétées et continues du président Bachar el-Assad et des responsables syriens contre Fouad Siniora, le gouvernement et le 14 Mars pour illustrer sans équivoque les desseins syriens au Liban. Or qu’a fait le général Aoun depuis plus d’un an et demi à part mener une campagne soutenue et fiévreuse contre Fouad Siniora, le gouvernement et le 14 Mars, en s’associant de surcroît, aux côtés des alliés les plus indéfectibles de Damas, à toutes les actions entreprises sur le terrain en vue de faire chuter le cabinet Siniora et remettre en question la nouvelle donne apparue après le retrait syrien d’avril 2005 ?
En faisant le jeu, objectivement, du tandem Damas-Téhéran, le courant aouniste a entraîné pratiquement une partie de son électorat dans des alliances contre nature et sur un terrain situé aux antipodes des aspirations traditionnelles des chrétiens. C’est entre une telle orientation et l’option souverainiste de la révolution du Cèdre que les électeurs du Metn sont appelés à se prononcer le 5 août. Le président du PSNS a clairement souligné hier que la bataille oppose deux projets politiques, « l’un représenté par Amine Gemayel et l’autre représenté par le général Michel Aoun et un rassemblement de forces au cœur duquel se trouve le Parti syrien national social ». L’alternative est en effet claire : le Liban de l’intifada de l’indépendance, ou la ligne de conduite défendue par le PSNS. C’est ce choix à caractère hautement national, en tout point historique et fondamental, que l’électorat du Metn est appelé à faire dimanche prochain. Un choix qui se doit d’être, dans ce tournant décisif que traverse le Liban, l’expression d’une nécessaire maturité politique. Loin du clientélisme irréfléchi, du suivisme aveugle et des slogans populistes et démagogiques.
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