Les propos de Michel Aoun rapportés par SANA sont objectivement surprenants, mais n’ont rien d’étonnant. Les options politiques suivies récemment par le chef du CPL ne sont finalement que la traduction concrète des mots dits ou pas dits avant-hier sous les lambris de l’hôtel berlinois. Naturellement démentis, ces propos n’en prennent que plus d’ampleur. Et qu’ils aient été prononcés tels quels, qu’ils aient été extraits de leur contexte ou qu’ils aient été totalement inventés par le correspondant de SANA à Berlin (l’information gouvernementale syrienne est à peine moins pire que la nord-coréenne, certes, mais il y a des limites…), cela ne change rien : depuis la mi-2005, il y a un réel, un profond bouleversement dans la conception par Michel Aoun de la Syrie. Un hallucinant changement pour celui qui a été l’un des pères du Syria Accountability Act, pour celui qui a choisi de faire la guerre à Damas en 1989 avec les résultats que tout le monde connaît, pour celui qui a toujours laissé croire que la souveraineté et la dignité de ce pays sont au-dessus de toute autre considération.
En réalité, pour une fois, il est difficile de reprocher à Michel Aoun de ne pas être conséquent avec lui-même : les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Et c’est là toute la tragédie. Toute la réflexion, toute la conception de cet homme, son appréhension de la politique ou du quotidien se fait désormais à l’aune de cette équation, aussi stérile que nocive. Une grille de lecture qui explique tout, mais qu’il faut compléter avec une obsession monolithique, légitime certes pour tout maronite un tant soit peu au contact de la praxis politique, mais qui prend chez le député du Kesrouan une dimension gigantesque : la présidence de la République. Tellement gigantesque est cette obsession qu’elle l’empêche carrément de voir qu’il fait exactement le contraire de ce qu’exige une telle prétention.
S’aliéner la moitié au moins des Libanais lorsque l’on est censé rassembler, pire encore, les traiter en ennemis ; cautionner la vampirisation de l’État par une faction libanaise (le Hezbollah) lorsque l’on est censé sacraliser ce même État ; s’engager dans des chemins de traverse bourbeux, infestés, confessionnels et putrides lorsque l’on a toujours essayé de mettre en exergue sa constance et sa droiture ; abonder dans une opposition irrationnelle uniquement régie par le besoin de revanche lorsque l’on a pourtant beaucoup d’atouts pour réussir à fabriquer un contre-pouvoir productif, sincère et fondateur ; enfin, jouer volontairement ou pas le jeu du régime syrien lorsque l’on s’appelle Michel Aoun : voilà ce qui ressemble de près comme de loin à un stupide mais fascinant autosabotage, couronné hier par ce papier véhiculé par SANA. Info ou intox, peu importe, le mal est fait.
Le Liban et les Libanais ne pourront effectivement pas lutter ad vitam contre leur géographie : un jour ou l’autre, la paix ou l’armistice ou n’importe quoi de cet acabit devra nécessairement être signé avec Israël et avec la Syrie. Michel Aoun a raison de vouloir de bonnes relations avec Damas. Il n’en reste pas moins que n’importe quel Libanais aurait voulu entendre l’ancien général poser trois conditions sine qua none à cette normalisation : tracé des frontières, ouverture d’ambassades et surveillance libano-onusienne de ces mêmes frontières exactement comme cela se passe au Sud. Ensuite pourraient s’épanouir ces bonnes relations politiques, économiques et sociales telles que SANA les a évoquées. Ou en a rêvé.
Sauf que le problème est insurmontable : Michel Aoun est authentiquement, sincèrement, spontanément persuadé que sa simple présence à Baabda pourra à la fois, rien qu’en advenant, régler les monstrueux problèmes avec la Syrie, exportation de terrorisme vers le Liban y inclus ; mettre un terme aux violations israéliennes de l’espace aérien libanais, libérer les prisonniers en Israël et les fermes de Chebaa ; convaincre Ali Khamenei et Hassan Nasrallah de lui remettre toutes les armes du Hezb ; rassembler autour de lui 99,99 % des chrétiens ; soustraire le pays à n’importe quelle influence étrangère ; etc. Et tout est à l’avenant.
Sauf que non : cela ne se passera ni ne peut se passer de cette façon. Il est loin le temps où l’Iran acceptera de ne plus concevoir ce pays comme un ring pour ses rachitiques combats de boxe. Loin le temps où Israël et la Syrie mettront leur collusion et leur complicité de côté. Inconcevable le temps où l’Occident renoncera au modèle libanais pour tenter de contaminer positivement la région. Et puis : il est fini le temps où les chrétiens avaient un leader et un seul ; fini le temps où l’on peut gérer le pays seul, sans un partenariat absolu ; fini le temps du vainqueur (tiers de blocage au Sérail) et du vaincu ; fini le temps de la prise d’otages politique ; fini le temps du fantasme dressé contre le méchant sunnite fondamentaliste qui veut transformer le pays en une immense grotte du Wasaristan : avec tous ses défauts, le haririsme est le meilleur rempart contre l’extrémisme sunnite, la meilleure garantie contre une islamisation du Liban, surtout lorsqu’il est secondé, contrôlé par ses partenaires druzo-chrétiens de la majorité, surtout avec un Siniora aux commandes du Sérail.
Pour prétendre à ce fauteuil présidentiel auquel il a sans doute dédié toute sa vie, Michel Aoun doit commencer par assimiler tout cela. Changer avant de prétendre. Pas prétendre qu’il changera le jour où. Il n’est peut-être pas l’auteur du quart de ce que SANA a imprimé, mais que SANA se soit permis ou cru autorisée de le faire est insensément significatif. Et particulièrement inquiétant.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Les propos de Michel Aoun rapportés par SANA sont objectivement surprenants, mais n’ont rien d’étonnant. Les options politiques suivies récemment par le chef du CPL ne sont finalement que la traduction concrète des mots dits ou pas dits avant-hier sous les lambris de l’hôtel berlinois. Naturellement démentis, ces propos n’en prennent que plus d’ampleur. Et qu’ils aient été prononcés tels quels, qu’ils aient été extraits de leur contexte ou qu’ils aient été totalement inventés par le correspondant de SANA à Berlin (l’information gouvernementale syrienne est à peine moins pire que la nord-coréenne, certes, mais il y a des limites…), cela ne change rien : depuis la mi-2005, il y a un réel, un profond bouleversement dans la conception par Michel Aoun de la Syrie. Un hallucinant changement pour celui qui...