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Actualités - Opinion

Commentaire L’Irak est bien plus qu’un problème américain Par Richard N. HAASS*

Nombreux sont ceux qui s’adonnent à ce que les Allemands appellent « schadenfreude », c’est-à-dire à éprouver du plaisir du malheur d’autrui. Et ce plaisir semble trouver son origine dans la souffrance des États-Unis après quatre années d’efforts en vue de stabiliser l’Irak. Dans un sens, cette réaction est prévisible. Le ressentiment à l’égard des riches et puissants n’est pas un phénomène nouveau. Toutefois, ces dernières années, les États-Unis n’ont fait qu’encourager cette attitude par leurs actions et la façon dont ils les ont menées. Certains mettent en cause la décision d’entrer en guerre contre l’Irak, tandis que d’autres tiennent Guantanamo et le système manifestement à deux vitesses de la justice américaine pour responsables. D’autres encore condamnent l’absence d’efforts continus pour parvenir à une paix entre les Israéliens et les Palestiniens, ou l’opposition américaine à la Cour pénale internationale et au Protocole de Kyoto sur le changement climatique. Il en résulte que l’antiaméricanisme s’est à la fois répandu et intensifié. Pourtant, toute satisfaction tirée des problèmes des États-Unis en Irak est peu perspicace et certainement de courte durée. L’avenir de l’Irak et la stabilité au Proche-Orient représentent un enjeu pour chaque gouvernement. Le terrorisme né en Irak ne restera pas cantonné dans les frontières du pays. Les femmes et les hommes qui ont appris à fabriquer et à faire exploser des bombes de fortune dans les rues de Bagdad exerceront leur activité partout ailleurs dans la région et bien au-delà. Les terroristes qui ont goûté au succès en Irak éveilleront de plus en plus de vocations. Les manifestations d’antiaméricanisme n’apporteront aucune protection ni immunité aux gouvernements ou individus qui, pour une bonne raison, ne sont pas disposés à approuver les programmes radicaux des terroristes. De plus, la guerre en Irak ne fera qu’exacerber les frictions entre la minorité sunnite et la majorité chiite du pays, et ce type de frictions risque de se reproduire dans les autres régions où sunnites et chiites vivent côte à côte. Même si ce n’est pas le cas, la fuite de millions de réfugiés sunnites affaiblira les fondations des États voisins, y compris de la Jordanie. Si la lutte se poursuit en Irak, il est possible qu’elle conduise à une guerre dans toute cette partie du monde. Par exemple, la Turquie est sur le point d’attaquer l’enclave kurde au nord de l’Irak. Par ailleurs, il est probable que la résistance aux efforts iraniens pour dominer l’Irak ne déclenche un conflit plus vaste mêlant l’Arabie saoudite, l’Égypte et d’autres pays – ce qui menacerait la circulation vitale de pétrole du Proche-Orient vers le reste du monde. Même sans un conflit de cette ampleur, la situation en Irak aura des répercussions sur le prix du pétrole. L’Irak extrait moins de pétrole qu’à l’époque de Saddam Hussein et peut potentiellement doubler voir même tripler sa production. Pour cela, des investissements considérables sont nécessaires, mais exigent en retour que la communauté internationale ait foi en la stabilité future de l’Irak. Sans cette confiance, la production pétrolière irakienne ne réalisera pas son potentiel et ne fera que creuser le fossé entre l’offre et la demande mondiales. Les prix élevés du pétrole pénalisent les pays pauvres et en développement, et sont une source d’inflation pour les pays développés. En outre, ils offrent des ressources aux gouvernements qui, dans de nombreux cas, promeuvent des politiques étrangères à l’encontre des intérêts de la plupart des autres pays. Le reste du monde ne peut pas non plus ignorer la façon dont les États-Unis quittent l’Irak. Si le public américain perçoit cette situation comme un échec, il risque de ne pas soutenir le rôle international actif de son pays, ni les déploiements particulièrement difficiles mais nécessaires de sa force militaire. Il est peu probable que l’alternative d’un monde influencé par une Amérique forte, confiante et engagée soit celle d’un monde pacifique, prospère et libre. Sur le plan stratégique, aucun autre pays ou groupe de pays n’a la capacité de remplacer les États-Unis. L’alternative d’un ordre mondial mené par les États-Unis est le désordre, dans lequel le terrorisme, la prolifération nucléaire et le protectionnisme économique sont la norme. Cela signifie tout d’abord que les gouvernements doivent éviter de qualifier ouvertement la présence américaine d’occupation ou de légitimité douteuse, de peur de précipiter le départ des Américains d’Irak et de laisser ce pays et sa population à leur triste sort. Ensuite, il est nécessaire que les pays soutiennent le gouvernement irakien, et ce malgré ses défauts. Cela veut dire qu’il faut renforcer la reconnaissance diplomatique, notamment en ouvrant et en assurant le fonctionnement des ambassades, et apporter une aide financière qui va de l’annulation de la dette à l’investissement, aux prêts et à toutes autres formes d’assistance. Il convient aussi, pour des raisons d’ordre moral et pratique, de soulager la détresse des réfugiés et des personnes déplacées à l’intérieur du pays. Puis il est indispensable de contrôler le terrorisme, en faisant tout ce qui est possible pour freiner l’infiltration de terroristes en Irak et en reconsidérant la question du soutien aux milices. Aucun des voisins de l’Irak, pas même l’Iran, ne tirera un quelconque avantage d’un conflit sectaire dégénérant en guerre régionale. Enfin, il importe que les gouvernements envisagent d’envoyer des soldats pour rétablir l’ordre, former la police et l’armée irakiennes et aider l’Irak à surveiller ses frontières. Puisque le rôle des États-Unis se réduit inexorablement, les autres pays doivent être prêts à redoubler d’efforts, de crainte que le gouvernement irakien ne s’écroule et que l’État irakien n’échoue. En réalité, l’avenir de l’Irak n’est pas garanti, même en prenant ces mesures ou des mesures similaires. Néanmoins, il y a une grande différence entre un Irak qui lutte et un Irak qui implose ; entre un Irak qui contribue à la sécurité énergétique mondiale et un Irak qui la met en péril ; entre une guerre civile et une guerre régionale. Il est peut-être trop tard pour que les États-Unis remportent un succès en Irak, mais pas trop tard pour que d’autres pays augmentent les chances que les États-Unis n’aient pas à subir un échec. * Richard Haass préside le Council on Foreign Relations. Il est l’auteur d’un ouvrage intitulé The Opportunity: America’s Moment to Alter History’s Course. © Project Syndicate, 2007. Traduit de l’anglais par Magali Decèvre.
Nombreux sont ceux qui s’adonnent à ce que les Allemands appellent « schadenfreude », c’est-à-dire à éprouver du plaisir du malheur d’autrui. Et ce plaisir semble trouver son origine dans la souffrance des États-Unis après quatre années d’efforts en vue de stabiliser l’Irak.
Dans un sens, cette réaction est prévisible. Le ressentiment à l’égard des riches et puissants n’est pas un phénomène nouveau. Toutefois, ces dernières années, les États-Unis n’ont fait qu’encourager cette attitude par leurs actions et la façon dont ils les ont menées. Certains mettent en cause la décision d’entrer en guerre contre l’Irak, tandis que d’autres tiennent Guantanamo et le système manifestement à deux vitesses de la justice américaine pour responsables. D’autres encore condamnent l’absence d’efforts...