Les représentants de la majorité et de l’opposition se sont mélangés autour de la même table. Tout le monde a bu un bon café, c’est sympathique. La glace a été brisée, à la bonne heure. Des constats aussi élémentaires que la pluie mouille ou un chat miaule ont été encore une fois rabâchés : attachement au plein respect des fondements de l’État ; rejet de toute tutelle extérieure et de la violence comme moyen politique ; élaboration d’un code d’honneur, etc. – que certains s’en souviennent est mieux que rien… Sauf que les deux jours au château de La Celle-Saint-Cloud n’ont rien donné du tout : non seulement l’opposition n’a pas voulu entendre parler – pour une fois… – de concomitance des deux volets (entre la présidence de la République et la formation d’un gouvernement d’union nationale), mais le Hezbollah a carrément refusé que soit publié un communiqué de synthèse ou une banale déclaration d’intentions.
Il n’en reste pas moins que Bernard Kouchner est satisfait : la France a réussi là où les autres médiateurs ont échoué ; il a obtenu des infos sur les soldats israéliens kidnappés par le Hezb le 12 juillet dernier, et enfin, il revient au Liban, le 28 juillet, pour essayer de renouer le dialogue entre les leaders, après que Bernard Émié et Jean-Claude Cousseran eurent déblayé le terrain cette semaine avec les Libanais. Mais si le chef du Quai d’Orsay est satisfait, c’est surtout parce que la réunion s’est tout simplement tenue. Et cela n’aurait pu se faire sans cet encore discret mais primordial rapprochement franco-iranien, auquel le Hezbollah, en se rendant à La Celle-Saint-Cloud, a largement contribué, sans doute à son corps défendant – pour l’instant...
C’est à ce niveau-là, entre Paris et Téhéran, que la réunion de ce week-end doit être perçue et conçue comme une réelle réussite – sachant que le chemin vers la concrétisation de ce succès est encore immensément long. En un mot : Téhéran a besoin de Paris, surtout dans le cadre de son bras de fer avec Washington. Et George W. Bush ne verrait pas d’un mauvais œil le (très) atlantiste Nicolas Sarkozy réussir à ramener l’Iran à de meilleurs sentiments au Proche-Orient en général et au Liban en particulier. À condition que les Iraniens sachent quelle est leur priorité et qu’ils la communiquent aux Français : le territoire libanais comme arène de bataille contre Israël et comme tremplin de chiisation par le biais d’une dé-Taëfisation du pays en faveur d’une nouvelle division du pouvoir en trois parts égales (sunnites, chiites, chrétiens) ou alors une certaine sérénité avec la communauté internationale, des garanties sur le nucléaire civil et, last but not least, un nouveau et déterminant rôle au P-O ? En un mot : est-ce que l’Iran, qui semble réellement vouloir jouer ce rôle, vouloir devenir un des acteurs et codécideurs principaux dans la région, est prêt à aller jusqu’au bout de sa logique ? En d’autres termes, est-il prêt à abandonner la Syrie ; plus encore, à prendre sa place au sein de l’équation régionale, et notamment libanaise ? Est-il prêt, lui que des sanctions économiques gêneraient considérablement et qui a besoin, notamment, des français Total et Peugeot sur son territoire, à modifier la donne et à en avertir, par le truchement du wali el-faqih, le Hezbollah, pour que se dénoue alors une bonne partie de la crise libanaise ?
Rien n’est moins sûr et les preuves de cet éventuel virage sont encore rachitiques, d’autant que les leaders iraniens, pour qui les connaît et les pratique, sont passés maîtres dans l’art de la dissimulation. Et ce virage-là, très conséquent, dépend d’une multitude de facteurs purement iraniens mais aussi exogènes : Ryad serait ainsi plutôt réticent à voir Téhéran former une troïka avec lui et Paris ; quant à la France, l’éventualité la tenterait assez, sachant que sa politique étrangère sera toujours tributaire d’un bon équilibre et d’une bonne entente entre son incarnation, Bernard Kouchner, et son architecte, Jean-David Lévitte… Rien n’est donc acquis côté iranien, sauf qu’un avant-goût édifiant et surprenant a été donné lors de la dernière visite de Amr Moussa à Beyrouth : organiquement proche de Téhéran, Hassan Nasrallah avait réagi très souplement, plutôt positivement à la proposition du médiateur arabe alors que Nabih Berry, fermement tenu par Damas, lui avait opposé une fin de non-recevoir en bonne et due forme. Reste surtout cette réunion de La Celle-Saint-Cloud, à laquelle les Iraniens ont fini par dire oui aux Français par le biais du tandem Cousseran-Mottaki et à laquelle les Syriens étaient naturellement farouchement opposés.
Tout ceci ne veut pas dire que les Libanais n’ont qu’à se croiser les bras et à attendre. Chacun, à sa manière, avec ses moyens, de Samir Geagea à Hassan Nasrallah en passant par Walid Joumblatt, Saad Hariri et Michel Aoun, pourrait et devrait contribuer à accélérer le processus : le 25 septembre, c’est dans un peu plus de deux mois et rien, absolument rien, ne saurait justifier, ni pour les uns ni pour les autres, pareille abdication de leur souveraineté ou de leurs droits, au nom de cette stupide suprématie du poids régionalo-international sur le local. Rien, absolument rien non plus, ne justifierait que l’élection présidentielle et le gouvernement d’union nationale ne soient pas traités en même temps, ni que l’opposition, aussi plurielle soit-elle, soit autorisée à commettre le hold-up (politique) du millénaire en arrachant Aïn el-Tiné, Baabda et le Sérail.
Et puis la moindre des politesses serait de remercier les deux Bernard, Kouchner et Émié, en leur facilitant, d’ici au 28, la tâche. Mieux encore : en travaillant à leur place, parce que, finalement, c’est du Liban qu’il s’agit ; ni de l’Iran ni de la France.
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