Dans les ménages à trois, ceux où chacun des partenaires choisit les deux autres parce que c’est lui et parce que c’est eux, il y a toujours cet inévitable, ce récurrent et régulier deux contre un. En règle générale, comme dans chaque troïka (les Libanais se souviennent tous encore, par exemple, de la configuration Hraoui-Berry-Hariri), ce ne sont jamais les mêmes deux contre le même un. Il y a constamment trois possibilités. Sauf, bien sûr, et c’est un cas très rare, lorsque les monstrueux hasards de la géographie et les soubresauts d’une histoire débridée, en panne d’hommes d’État capables de l’écrire comme il le faut, imposent le scénario du pire, celui du les mêmes deux toujours contre le même un.
À moins de transplanter ailleurs ses 10 452 km2 ou d’inscrire l’absolue autarcie et la guerre perpétuelle en préambule de sa Constitution, le Liban est – et restera – ce double cocu pathétique, en proie pour la vie aux appétits gargantuesques et aux fureurs de la Syrie et d’Israël. Le Liban est – et restera – aussi cette victime expiatoire et, pour certains aveugles locaux bénis aux eaux moisies du Barada, consentante, pleinement masochiste, de la collusion, plus encore : de la très intelligente et très sadienne connivence, entre Israël et la Syrie. C’est beaucoup, beaucoup trop pour un seul aspirant État, déjà cible naturelle, à l’intérieur, des coups de boutoirs de quelque surpuissant (et arrogant) mini-État, et récipiendaire sacrificiel des fantasmes de quelque wannabe Louis XIV-illon, à l’écusson aussi irrévocable que l’État c’est moi. C’est d’autant plus rageant quand on sait que la majorité des Syriens et des Israéliens n’aspire, contrairement à ses gouvernants, qu’à un threesome apaisé, serein, respectueux avec les Libanais. In fine, dans ce ménage à trois de toutes les perversions, le butin ultime, sans doute le seul, n’est autre que ce concept, que les deux compères du nord et du sud veulent, au choix, dynamiter, ramollir, désincarner : l’État libanais.
Quelques heures avant la sinistre commémoration de la non moins sinistre guerre de juillet 06, de ce sinistre cadeau offert, consciemment ou pas, sur un plateau d’or et de lumières, à un Israël au-delà de la barbarie par le Hezbollah : le kidnapping de deux de ses soldats, une affaire (d’État) a réémergé, comme ça, mine de rien, une affaire fondamentale (pour l’État libanais), une affaire qui cristallise à elle seule la totalité d’une tragédie (celle, d’abord, de l’État libanais), une affaire au cœur des remugles dégoûtants de ce ménage à trois que subit le Liban : les fermes de Chebaa. L’équation est étrangement simple : si l’État hébreu libère ces hameaux, au profit du Liban ou d’une (plus réaliste et très bénéfique) souveraineté onusienne provisoire, cela dénouera tout un écheveau, mettra un sérieux et quasi indiscutable bémol au stakhanovisme du Hezbollah en matière de résistance militaire, tuera dans l’œuf, de facto, les (derniers) espoirs les plus sales d’une Syrie horrifiée par un éventuel tracé des frontières avec son voisin de l’ouest, et redonnera au Liban cette arme que, parfois, il maîtrise à merveille (se souvenir, entre autres fameux exemples, de la récente 1701…) : la diplomatie, idéale pour qui, au sein du ménage à trois, n’a ni Mig, ni F-16, ni assurance de non-agression comme entre les deux autres…
Quelques heures avant la sinistre commémoration de la guerre de juillet 06, se dessine en trois épisodes un désolant micmac, une espèce de cafouillis dont le Liban se serait bien passé : Haaretz qui annonce, avant d’être démenti par tous, que le Palais de Verre a demandé aux Israéliens de transférer le contrôle des fermes à l’ONU ; un responsable israélien soucieux d’anonymat qui annonce que les Nations unies ont prié l’État hébreu d’évacuer les fermes au profit du Liban, en précisant tout fielleux qu’Israël ne les cédera qu’en cas d’accord de paix avec le Liban ( !), et enfin Ban Ki-moon himself qui prévient que le rapport onusien ne détermine en rien la souveraineté de ces métairies et que le cartographe (quel fascinant métier) continue son travail…
Le gâchis est à la hauteur des espoirs que jetaient dans cette affaire, à corps éperdus, les Libanais. Coincées entre un État hébreu qui joue le plus sordide des obstructionnismes, l’apprenti sorcier le plus crétin et un régime syrien tétanisé par l’idée d’une évacuation israélienne, ces fermes de Chebaa ont acquis une dimension carrément vitale pour le Liban et pas grand monde, pour ne dire personne, au sein des Grands de cette planète, ne s’en rend compte et ne serait-ce que l’idée, même embryonnaire, de pressions sur Israël afin qu’il évacue le terrain, semble aussi incongrue, aussi chimérique que d’aller habiter sur Neptune. Les pressions s’exercent ? Soit, mais cela n’est définitivement pas très glorieux pour celles et ceux censés avoir un minimum de poids…
Les marques verbales, parfois concrètes, de soutien du Liban de la part de la communauté internationale sont et seront constamment bienvenues, nécessaires, évidemment indispensables. Reste que l’essentiel, la mesure alpha, le geste qui sauve serait d’extraire le Liban de ce ménage à trois auquel il renoncerait avec le plus grand plaisir et dans lequel, finalement, en y réfléchissant même pas à deux fois, il finit de se diluer. Le chat en français se dit chat ; ces deux autres ont effectivement tout en commun : Israël et la Syrie sont, pareillement, deux ennemis du Liban. Et, ensemble, les voilà qui ricanent déjà, deux jours avant un Desperate Housewives remixé sous les dorures du château de La Celle-Saint-Cloud : deux contre un, en un parfait et isocèle triangle.
Ziyad MAKHOUL
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À moins de transplanter ailleurs ses 10 452 km2 ou d’inscrire l’absolue autarcie et la guerre...