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Actualités - Opinion

PERSPECTIVE L’impair d’un prélat Michel TOUMA

Dans un pays en pleine crise existentielle, voire en pleine guerre – comme c’est le cas au Liban –, il pourrait être fatal de se tromper de bataille, de se tromper d’adversaire, d’ennemi. Se prêter à des diversions en temps de guerre a pour conséquence inéluctable de provoquer sur le front interne de graves brèches dans lesquelles l’adversaire ne manque pas de s’engouffrer pour ébranler les mécanismes de défense du camp opposé et remporter des victoires, fussent-elles ponctuelles ou temporaires. C’est malheureusement ce qui se passe sur la scène locale depuis un certain temps. C’est malencontreusement le jeu auquel se livrent certains pôles censés être dans le camp souverainiste, censés être les porte-étendards du combat mené pour faire face à la contre-offensive syrienne (ou plus précisément syro-iranienne) qui s’est fixé pour objectif de saper les acquis de la révolution du Cèdre. C’est le jeu auquel s’est laissé entraîner l’évêque maronite de Jbeil, Mgr Béchara Raï, qui a commis le grave impair politique de lancer des attaques déplacées, et au mauvais moment, contre le gouvernement de Fouad Siniora, offrant ainsi un cadeau gratuit au tandem Damas-Téhéran. On ne le rappellera jamais suffisamment car certains Libanais ont souvent tendance à l’occulter : depuis l’approbation de la résolution 1559, qui a posé les jalons de la seconde indépendance, le Liban est confronté à une véritable guerre visant à empêcher l’émergence d’un État central fort, souverain, politiquement indépendant. Cette guerre, ce travail de sape, a pris, continue de prendre, depuis octobre 2004, diverses formes : assassinats en série, attentats dans les centres névralgiques, quasi-fermeture des frontières dès la formation du gouvernement de Fouad Siniora, campagnes médiatiques, diffamation, guerre de juillet 2006, noyautage politique, implantation et manipulation de groupuscules fondamentalistes et terroristes, sabotage et blocage des institutions constitutionnelles, tentatives de provoquer des désordres civils ou une conflagration libano-palestinienne, attaques contre l’armée, agressions contre la Finul… La liste est longue et les moyens très diversifiés. Les enjeux sont de taille. Pour la République islamique iranienne, il s’agit de maintenir en position de force la tête de pont que constitue pour elle le Hezbollah afin d’étendre son influence, en tant que puissance régionale, sur les rives de la Méditerranée, aux frontières d’Israël. Quant à la Syrie, certains leaders et pôles d’influence feignent d’oublier que le problème de ses rapports avec le Liban est endémique, qu’il remonte aux années 40 et 50. Il puise sa source dans l’obstination chronique de Damas à refuser d’admettre l’existence d’un Liban souverain et indépendant. Deux ans après la révolution du Cèdre, le problème de fond reste là. La bataille véritable, celle de la consolidation de la deuxième indépendance, n’est pas encore achevée. Face à cette guerre à deux volets à laquelle le pays est confronté, une réalité, indéniable, s’impose : c’est l’alliance du 14 Mars et le gouvernement de Fouad Siniora qui mènent le combat pour préserver les réalisations de l’intifada de l’indépendance. Et dans cette lutte, la majorité est soutenue par la communauté internationale, l’ONU, la Ligue arabe. Toute démarche, initiative, ligne de conduite qui affaiblit ou ébranle le cabinet en place constitue dans le contexte présent une contribution – qu’elle soit délibérée ou involontaire, le résultat est le même – à la contre-offensive syro-iranienne. Cela ne signifie nullement qu’il faut constamment s’abstenir de critiquer, lorsque cela s’avère nécessaire, la gestion du gouvernement Siniora. Loin de là. Mais lorsque les attaques sont déplacées, voire injustifiées, et qu’elles sont lancées au mauvais moment, elles deviennent contre-productives et peuvent même paraître suspectes. Mgr Béchara Raï accuse ainsi le cabinet en place d’« islamiser » le Liban. L’impair à cet égard est d’avoir choisi comme timing pour formuler ces critiques le moment même où la Syrie et ses alliés locaux font feu de tout bois pour précipiter la chute du gouvernement en vue de le remplacer, à deux mois de l’échéance présidentielle, par une équipe qu’ils contrôleraient par le biais du tiers de blocage afin de se livrer au chantage suivant : imposer un président pratiquement choisi par Damas ou, à défaut, être en mesure de paralyser à tout moment l’Exécutif et provoquer un chaos constitutionnel, de manière à servir la Raison d’État syrienne. Car pour de nombreux analystes – notamment étrangers, dans certaines capitales occidentales – le régime syrien cherche à créer un vide constitutionnel au Liban pour des considérations en rapport avec le futur procès international relatif à l’assassinat de Rafic Hariri et à la série des autres assassinats politiques et attentats perpétrés depuis le vote de la résolution 1559. Mais l’impair de Mgr Béchara Raï ne réside pas uniquement dans le timing de son attaque. Accuser le gouvernement Siniora d’« islamiser » le pays est d’autant plus déplacé que nul n’ignore – et sûrement pas l’évêque maronite de Jbeil – que c’est sous l’impulsion de l’ex-tuteur syrien, sous les deux mandats Hraoui et Lahoud, que les chrétiens ont été marginalisés au niveau du pouvoir et au sein des administrations publiques. Nous rapportions samedi dans ces mêmes colonnes le cas, à titre d’exemple, de l’ex-directeur de la Sûreté générale Jamil Sayyed qui en octobre 2000 et en mai 2001 a procédé à des nominations qui ont gravement laminé la présence de cadres chrétiens au sein de la SG. On pourrait ajouter aussi comme autre exemple la nomination par le même Jamil Sayyed en juillet 1999 (sur base de la décision 1453) de 269 cadres de la SG dont uniquement 40 chrétiens. Il est en outre surprenant que Mgr Béchara Raï ait négligé de dénoncer le comportement passé d’un Nabih Berry qui s’est employé au fil des ans à investir par sa clientèle communautaire, au détriment précisément des chrétiens, de nombreuses administrations publiques, dont notamment (pour ne citer que quelques cas) le ministère de l’Information et l’appareil administratif du Parlement, censé être à tous les Libanais. Le problème soulevé par Mgr Raï est par voie de conséquence beaucoup plus global, beaucoup plus profond, et il remonte en tout cas à la période antérieure à la formation du premier gouvernement souverainiste de l’après-Taëf. En supposant que les accusations lancées par l’évêque de Jbeil soient réellement fondées – ce qui reste à prouver – pourquoi donc vouloir focaliser toute l’attention uniquement sur le cabinet Siniora au moment précis où le pays est le théâtre d’une bataille politique féroce dont nul n’ignore les véritables enjeux, et alors même que l’équipe en place devrait céder la place au début de l’automne prochain à un nouveau gouvernement après l’élection d’un président de la République ? Un ouragan politique, et sécuritaire, souffle depuis quelque temps sur le Liban. La priorité absolue aujourd’hui est de consolider la baraque afin de faire face au danger, et non pas de se livrer à des opérations de diversion qui ne peuvent qu’affaiblir les capacités de résistance de ceux qui la défendent. Et c’est une fois la tornade passée qu’il deviendra productif, et indéniablement nécessaire, de rectifier le tir au niveau de la gestion et du décor interne de la maison libanaise.
Dans un pays en pleine crise existentielle, voire en pleine guerre – comme c’est le cas au Liban –, il pourrait être fatal de se tromper de bataille, de se tromper d’adversaire, d’ennemi. Se prêter à des diversions en temps de guerre a pour conséquence inéluctable de provoquer sur le front interne de graves brèches dans lesquelles l’adversaire ne manque pas de s’engouffrer pour ébranler les mécanismes de défense du camp opposé et remporter des victoires, fussent-elles ponctuelles ou temporaires. C’est malheureusement ce qui se passe sur la scène locale depuis un certain temps. C’est malencontreusement le jeu auquel se livrent certains pôles censés être dans le camp souverainiste, censés être les porte-étendards du combat mené pour faire face à la contre-offensive syrienne (ou plus précisément...