Qui de nous ne se souvient pas de ces épisodes de notre enfance, bénins sans doute mais tout de même contraignants, où nous nous trouvions forcés d’interrompre distractions, passe-temps ou jeux favoris, de sortir au forceps de notre coquille réconfortante, pour aller dire un bonjour timoré mais rageur au monsieur venu rendre visite à papa, ou à la tante d’en face dont on n’a cure.
On finissait par le faire, traînant les pieds, souvent traîné par l’oreille, par des parents dont le seul souci était de faire bonne figure auprès des autres, sachant bien que notre bonjour n’allait rien changer à la face de la terre.
Amr Moussa a tout l’air de se retrouver aujourd’hui, à son âge, dans nos baskets d’antan. Ses propos évasifs, son regard craintif et son ton rébarbatif en font foi. Diplomate de métier, touriste à répétition par vocation, voilà qu’il semble se muer en voyageur malgré lui lorsqu’il s’agit de nous rendre visite. Car il est clair qu’à chaque descente d’avion à l’aéroport international Rafic Hariri, Amr semble avoir été littéralement poussé du pied, à l’endroit d’ailleurs où vous pensez, par une Ligue arabe moribonde dont le mot d’ordre semble devenu aussi clair que désespérant : venir, voir et ne jamais vaincre. Mais peut-on ne pas feindre de s’enquérir de ce bon petit Liban, « Walaw ya tante ! », ne serait-ce que pour la forme ? C’est alors à coups de circonlocutions improbables, de détours « ingobables », de périphrases inimaginables et d’acrobaties verbales grosses comme ça que Mousse se trémousse devant un parterre de fans désabusés, leur expliquant que leur sort est entre leurs mains, mais qu’au fond pas vraiment, le problème se posant ailleurs dans les sphères internationalo-régionales, que l’on n’avance pas mais que l’on ne recule pas non plus, que l’instant est grave mais qu’il est porteur d’espoir, que le dialogue semble hermétiquement clos mais qu’il est ouvert à toutes les possibilités, que le Liban va à la dérive mais, rassurez-vous, dans le bon sens, et qu’enfin lui-même se sent atteint, pour la première fois de sa carrière, d’une forme méconnue d’« optissimisme » qu’il traite heureusement à coups de « pessoptimisme », ou était-ce le contraire ? Peu importe…
Et lorsque les pauvres journalistes, effarés devant tant d’incohérence, deviennent un tantinet insistants, Mousse tique et devient même mordant, avec l’air d’être exaspéré que l’on ne sache pas encore déchiffrer l’absurde, l’irrationnel ou l’extravagant, oubliant qu’à la base, il était venu sinon pour tirer les choses au clair, au moins pour ne pas les rendre encore plus obscures.
Alors Amr, de grâce… Les Libanais ont compris depuis belle lurette que leur pays ne tournait plus rond. Mais la nature ayant bien fait les choses, ils s’accrochent toujours à un fil ténu, un espoir rachitique, mais quand même un espoir : celui qu’un jour ça finira par aller. Ton grand exploit c’est qu’à chaque visite dont tu nous honores, nous comprenons que ça n’ira pas. Le temps est venu d’implorer la Ligue arabe, de se jeter à ses pieds, d’embrasser ses genoux pour que dorénavant, l’on nous épargne ce calice amer que sont les visites de ses émissaires, et qui ne font en définitive que retourner le couteau dans cette plaie béante, ouverte à tous les vents, et confirmer encore et encore que tous les jeux sont faits et que rien ne va plus.
Alors l’espoir s’éMoussa ? À tous ceux qui se demandent encore, je le leur confirme : c’est définitivement quelqu’un d’autre.
Walid MENASSA
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