Oui, pourquoi cette hargne criminelle visant le contingent espagnol de la Finul Plus, objet dimanche d’un attentat à la voiture piégée près de la localité de Khiam ? Parce que par-delà leur sanglant délire, ceux qui, du nord au sud du Liban, gèrent l’actuelle furie terroriste obéissent à une froide et criminelle logique qui leur est propre, si l’on peut dire.
Avec 1 100 hommes de troupe et officiers, l’Espagne est un des principaux pays contribuant aux effectifs humains de la Finul. Humains est bien le mot d’ailleurs : en sus de ses activités intrinsèquement militaires, ce contingent se dépense en effet en services divers à la population du secteur oriental du Liban-Sud dont il a la charge. Les Espagnols patrouillent ferme, certes, mais ils asphaltent aussi des routes, installent des conduites d’eau, enseignent aux Libanais qui le souhaitent la langue de Cervantès. Comme bien d’autres éléments de la Force internationale, ils s’emploient à conquérir les cœurs, sur une terre qu’ils n’ont jamais demandé à régenter, et encore moins à occuper : c’est cela même qu’on ne leur pardonne visiblement pas.
Et puis l’Espagne est un de ces pays européens qui, dans un passé tout récent, ont déjà enduré les atteintes du terrorisme. Les terribles attentats à la bombe de mars 2004 hantent encore les mémoires. Et on ne peut s’empêcher de penser à cet enfer irakien dont avait fini par se retirer le royaume après s’être débarrassé du gouvernement résolument proaméricain de José Maria Aznar. L’histoire se plaisant souvent à repasser les mêmes plats, les rôles se retrouvent soudain inversés aujourd’hui, avec des conservateurs qui, dès hier, demandaient des comptes au Premier ministre socialiste Zapatero.
Sans aller jusqu’à réclamer le rappel des soldats, l’opposition espagnole a beau jeu de soutenir que les Casques bleus évoluent bel et bien désormais sur un théâtre de confrontation. Que leur mission n’en est plus une de paix, mais de guerre. Que les minutieuses règles d’engagement que s’était assignées la Finul sont désormais caduques, qu’elle n’est plus ici pour aider l’autorité légale à étendre son autorité dans la zone frontalière, mais pour se défendre – si elle le peut – contre un ennemi aussi vicieusement létal qu’invisible. C’est bien ce genre de constat qu’œuvre à consacrer, à généraliser, la terreur multiforme qui, telles les sept plaies d’Égypte, s’est abattue sur notre pays désuni.
Le plus grave dans cette campagne contre la Finul est que les menaces, avertissements et autres signes précurseurs n’ont pas manqué, émanant tantôt d’el-Qaëda, tantôt de Fateh el-Islam, mais tantôt aussi, sous la forme de malveillantes prédictions cette fois, de la Syrie et de ses alliés locaux. Cette guerre à géométrie variable – les assassinats de personnalités, les attentats contre les civils, la campagne visant le tribunal international, l’éruption du camp de Nahr el-Bared et maintenant les agressions contre la Finul –, elle nous était explicitement promise. C’est une guerre annoncée, rassemblant pourtant dans un même camp les plus disparates des protagonistes qu’unit, cependant, la poursuite d’un même objectif : installer un vide sécuritaire au Liban, dans le prolongement des deux effroyables chaos d’Irak et de Palestine.
Que d’autres acteurs s’acharnent, dans le même temps, à vider, l’une après l’autre, les institutions de toute substance ne fait évidemment qu’aggraver le problème. C’est bien cela qui attriste et inquiète le plus. C’est cette conjonction objective (j’écarte à dessein le terme de collusion, insoutenable éventualité à laquelle se refuse encore à croire tout Libanais sincère) entre la subversion extérieure et les exigences de l’opposition locale. Les roquettes tirées la semaine dernière sur Israël, puis l’attentat de Khiam, ne peuvent raisonnablement qu’embarrasser au plus haut point un Hezbollah qui tire fierté d’être resté discrètement omniprésent dans le Sud pacifié. Et de mettre au défi le gouvernement de porter plainte contre la Syrie à l’ONU n’exonère pas le Courant patriotique libre du devoir d’honnêteté face aux évidences, de détente interne, de solidarité nationale quand la terreur importée frappe aussi violemment à nos portes.
Le partage du pouvoir est important, certes. Mais le plus important désormais, c’est de faire en sorte qu’il reste quelque chose à partager.
Issa GORAIEB
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