La demande de soins chez les toxicomanes se caractérise par sa labilité et ses fréquentes variations allant de l’indétermination à l’engagement, en passant par les hésitations et les démotivations. Cela est dû au caractère indicible de l’expérience toxicomaniaque et à l’aspect souvent impersonnel de la nécessité de subir un traitement.
Devant les pressions qui s’exercent sur lui pour arrêter, le toxicomane a besoin de s’approprier la demande qui, dans la majorité des cas, est formulée par autrui. Il a alors le sentiment amer qu’on décide à sa place. La tâche principale que tout soignant a donc à accomplir, c’est d’amener la personne dépendante à formuler une demande claire, exempte de confusions et d’ambiguïtés.
Les entretiens préliminaires qui se font avec les toxicomanes avant l’engagement thérapeutique nous apprennent beaucoup sur ce moment-clé durant lequel se formule la demande. Ce qui motive le sujet dépendant d’arrêter la prise de drogue est dans la plupart des cas un sentiment de perte de contrôle qui se présente sous forme de détresse. Dès que le toxicomane n’arrive plus à gérer sa consommation, qu’il se trouve dans la nécessité de se conformer à la réalité et qu’il découvre que les raisons pour lesquelles il avait commencé à consommer (festivité, identification aux groupes de pairs, créativité, anticonformisme, etc.) l’ont radicalement conduit vers d’autres lieux, il cherche de l’appui pour calmer cette lutte interne. Souvent, la décision d’arrêter est accompagnée par la survenue d’un événement traumatisant, comme la maladie grave de la mère ou du père, ou suite à la pression exercée par les parents ou la poursuite des autorités.
Le toxicomane qui s’expose à un traitement sait d’emblée qu’il va établir des changements majeurs dans sa vie, dans ses comportements et son psychisme, qui sont nécessaires pour accéder à une phase d’équilibre qui va lui permettre de gérer l’énergie interne en toute sérénité sans avoir besoin de recourir à un facteur externe (le produit). L’exposition aux changements ne passe toutefois pas sans l’angoisse de dépersonnalisation. Celle-ci est formulée par le sujet dépendant par une certitude qu’on va lui faire subir un « lavage de cerveau » ou le transformer en « robot » et par une peur prématurée de ne pas être compris, d’être obligé à entendre des assertions hostiles ou des affirmations concernant sa personnalité.
Les toxicomanes qui s’engagent dans la voie du changement ressentent une « inquiétante étrangeté » qui n’est que l’effet d’une résistance due à l’abandon de tout un système auquel ils se sont habitués (crises de manque, approvisionnement, modes d’utilisation de la drogue…) et qu’ils maîtrisent. La peur de changer n’est que la contrepartie de la connaissance et de la maîtrise du monde dans lequel ils vivent.
La demande chez tous ces sujets, quelle que soit la motivation, est toujours ambivalente puisqu’une partie d’eux-mêmes veut mettre fin à l’addiction, mais une autre partie les attire dans le sens inverse. Cela est dû à des facteurs très complexes qui englobent la puissance du produit, l’histoire personnelle du sujet, et le contexte familial et social. Faute de compréhension de ce qui se passe, il se laisse piéger par des idées préconçues du discours ambiant dans son entourage et sa famille : « Tu n’as pas de volonté ; tu ne sais pas prendre des décisions ; tu veux mener une vie de débauche ; tu t’acharnes à te faire et à nous faire du mal bien que rien ne te manque ; etc. »
Mieux encore, au premier échec, il sera taxé de « manipulateur », de « menteur », d’« incurable » par ceux-là mêmes qui exerçaient une énorme pression sur lui pour qu’il se soigne ou par des soignants peu avisés qui essayent de le convaincre de ne pas lâcher prise, sans s’apercevoir que sa demande de se faire soigner était dès le départ celle des autres. Quant au sujet dépendant, il sera déçu et se sentira coupable. Sa déception est suivie d’un sentiment d’échec, d’une impression qu’il est véritablement incurable et d’une plus grande conviction qu’il manque de volonté. Le toxicomane ignore que derrière ces sentiments se cachent, d’une part, le mauvais choix du moment de se faire soigner, la non-réussite du soignant à bien décrypter la demande pour l’aider à se l’approprier et le manque de centres de soins spécialisés, et, d’autre part, les difficultés de la vie et les facteurs psychologiques propres au sujet dépendant qui entrent en jeu et qui trouvent un répondant dans la drogue choisie. Ce n’est pas une question de volonté, contrairement à ce que l’on dit, et la plupart des toxicomanes le croient.
Au cours du traitement, les soignants sont souvent confrontés à des attentes très peu réalistes. Les plus optimistes des toxicomanes annoncent qu’ils veulent à tout prix parvenir à réaliser leurs rêves. Ils tiennent un discours positif et déclarent ouvertement qu’ils répugnent leur dépendance. Les plus pessimistes se montrent quant à eux très méfiants et leur « identité » de toxicomane leur colle trop à la peau. Les deux attitudes sont infructueuses si elles ne sont pas bien travaillées. En effet, la demande de soins est à elle seule épuisante puisqu’elle a nécessité un grand effort et un grand courage de la part du toxicomane. Un effort qui exige certes le respect des soignants, mais qui, tout en étant indispensable, n’est pas suffisant. Cette énergie dépensée au départ mène les toxicomanes à croire qu’ils ont fait le nécessaire, et aux soignants de s’occuper du reste. La réalité du problème dont ils souffrent s’avère beaucoup plus complexe et ils admettent parfois que la rechute est liée à des causes hors de la portée de leur volonté et de leur honnête désir de changer.
Le but de tout traitement est donc la mise en place chez le toxicomane d’une structure psychique plus efficace que celle qui a été déjà transpercée. Le toxicomane doit réintégrer toute une partie de sa personnalité qui n’avait plus voix au chapitre à cause du plaisir intense et répétitif que lui assurait la drogue. Les toxicomanes parlent souvent d’une certaine dichotomie entre leur passé et l’état où leur addiction les a emmenés. Ils décrivent les événements comme si l’addiction a créé un gouffre entre deux périodes de leur existence. Ils mentionnent leur innocence, leur joie de vivre et les réussites qui ont disparu au fur et à mesure que la drogue s’emparait d’eux. Ils se lamentent sur leurs exploits qu’ils n’ont pas su mettre en valeur, sur leurs potentialités qu’ils n’ont pas pu traduire en réalité. Ils déplorent leur passé très limpide et très paisible, leurs moments de satisfaction authentique et réelle, et les années qui les en séparent. Ces sentiments sont sincères et il faut les prendre en compte. Mais il faut garder à l’esprit qu’ils sont le produit de deux facteurs : la personne qui a « mal agi » au regard d’autrui et une certaine dépression réactionnelle après l’arrêt de prise de substance. Il est clair donc que l’une des tâches qu’un soignant aura à accomplir, c’est de traiter cette culpabilité étouffante et trouver des solutions puisées dans les organisations psychiques et mentales propres à la personne dépendante. Cela se fait en créant une alliance thérapeutique entre le soignant et la partie de la personnalité qui en a marre de la tyrannie de la drogue. Cette alliance exige une intentionnalité de soins de la part du sujet dépendant, mais aussi de la part du thérapeute qui ne doit pas être un juge ni se faire des illusions ou s’interroger sur ses propres pratiques... La réussite n’est donc pas à portée de main sans de durs labeurs qui impliquent le toxicomane, son entourage et sa famille, ainsi que la structure soignante.
Michel TANY
Psychologue clinicien
Psychothérapeute
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Devant les pressions qui s’exercent sur lui pour arrêter, le toxicomane a besoin de s’approprier la demande qui, dans la majorité des cas, est formulée par autrui. Il a alors le sentiment amer qu’on décide à sa place. La tâche principale que tout soignant a donc à accomplir, c’est d’amener la personne dépendante à formuler une demande claire, exempte de confusions et d’ambiguïtés.
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