Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

IMPRESSION Mon mac à moi

Ceux qui ont cédé à la tentation d’acheter moins cher un ordinateur usagé, même « presque neuf », vous le diront. Il reste toujours une trace de mémoire ancienne qui ressurgit inopinément. Photo de vacances d’un inconnu qui fut votre prédécesseur, feuilles d’un compte depuis longtemps épuisé, liste de clients forcément dispersés. Cette intrusion dans votre univers domestique est gênante. On a beau nettoyer, ces choses-là collent irrémédiablement. Il faut céder à l’évidence. Cet ordinateur a une vie antérieure. Dotez une machine de mémoire, à défaut de conscience, elle s’offre un inconscient. Mon ordinateur à moi est un sous-développé. Ou un sous-exploité ? Sur les six à sept heures qui constituent son régime de travail les jours ouvrables, il ne fonctionne que sur le mode machine à écrire. De temps en temps, il fait semblant de se tromper et m’exhibe un de ces programmes dont je n’ai que faire, juste pour me montrer ce qu’il sait. Doit-il être frustré, pauvre bête. Jamais d’image, jamais de son, ni de couleur, rien que des mots qui se bousculent, moucherons noirs sur l’écran blanc. Combien de fois le mot guerre ? Combien de fois « peur », « angoisse », « explosion », « martyr », « victime »… « espoir » ? La machine consigne le vocabulaire tragique de notre quotidien bouché. Ici le champ lexical est un champ de bataille. Parfois des visiteurs ingénus nous disent qu’il faut continuer à vivre. Une fois que ça explose, c’est fait, c’est fini. Il y a des terroristes partout. Rien ne s’arrête pour autant. Oui, mais il y a la mémoire. La nôtre sait qu’il y a trente ans que ça dure, et qu’il y a des pays où, justement, « ça » ne finit pas. Quand mon ordinateur veut faire le beau, il joue à l’écriture « prédictive ». À peine ai-je ébauché un mot, il le complète avec ces choses qui le saturent : « guerre », « angoisse », « peur » etc. Je n’ai rien demandé. Il singe mes TOC. Il puise au tremblement de mes doigts sur le clavier. Il n’a pas de tête, mais il connaît les mots du front. La paix revenue il faudra que je change de machine. S’il m’est donné de voir ce jour, moi je ne cèderai pas mon vieux Mac. On ne comprendrait pas ses refus, ses insistances incongrues, ses craintes d’un autre âge, ses mots désuets. J’essuierai sur les touches la moiteur des jours sombres. Je refermerai doucement l’écran. Qu’il cesse de se prendre pour un miroir. Je lui dirai tout va bien. Il n’y aura plus qu’à débrancher. Fifi Abou Dib
Ceux qui ont cédé à la tentation d’acheter moins cher un ordinateur usagé, même « presque neuf », vous le diront. Il reste toujours une trace de mémoire ancienne qui ressurgit inopinément. Photo de vacances d’un inconnu qui fut votre prédécesseur, feuilles d’un compte depuis longtemps épuisé, liste de clients forcément dispersés. Cette intrusion dans votre univers domestique est gênante. On a beau nettoyer, ces choses-là collent irrémédiablement. Il faut céder à l’évidence. Cet ordinateur a une vie antérieure. Dotez une machine de mémoire, à défaut de conscience, elle s’offre un inconscient.
Mon ordinateur à moi est un sous-développé. Ou un sous-exploité ? Sur les six à sept heures qui constituent son régime de travail les jours ouvrables, il ne fonctionne que sur le mode machine à écrire. De...