Prenons place, une fois de plus, dans une machine à remonter le temps. Nous sommes à la fin des années 50, en 1958. Le président Camille Chamoun achève son mandat présidentiel. Le parti Kataëb est dans l’opposition. Il entretient une campagne assidue contre le chef de l’État. Et le président Chamoun n’épargne aucun moyen pour mener la guerre (politique) contre les Kataëb. Mais dans le même temps, l’Égypte de Nasser manifeste une volonté de plus en plus évidente de phagocyter la classe politique libanaise, sinon une partie du pouvoir, afin d’assouvir ses ambitions de puissance régionale. Le président Chamoun réagit et s’emploie à contrer les desseins égyptiens dans le but de sauver le vrai visage du Liban. Ayant rapidement pris conscience du danger qui pointe à l’horizon, le directoire Kataëb publie, en 1958, dans le quotidien du parti, al-Amal, un encart qui rapporte en substance ce qui suit : de nombreux points de divergence nous opposent au président Camille Chamoun, nous sommes en désaccord avec lui sur plusieurs sujets, mais aujourd’hui, le pays est en danger. Nous nous rangeons donc, désormais, à ses côtés et nous l’appuyons totalement, sans conditions…
On dit souvent que l’histoire est un éternel recommencement. Serait-ce trop demander que ce précédent de 1958 inspire quelque peu, non pas l’ensemble de l’opposition – ce serait illusoire et irréaliste – mais plutôt ceux qui furent dans les années 90 à l’avant-garde du courant souverainiste et qui se retrouvent aujourd’hui dans le camp opposé, en l’occurrence le Courant patriotique libre, et plus précisément le général Michel Aoun et surtout certains députés du bloc aouniste qui étaient, à l’époque de l’occupation syrienne, parmi les ténors les plus radicaux, les « purs et durs », de ce qui constituait alors l’opposition chrétienne ? Dans le contexte présent marqué par le conflit de Nahr el-Bared, la reprise des assassinats politiques et des attentats terroristes, et l’aggravation de l’entreprise de déstabilisation du Liban (le dernier épisode étant les tirs de Katioucha contre le nord d’Israël, hier soir), n’est-il pas temps que ceux qui furent les porte-étendards de la lutte contre la tutelle de Damas mettent aujourd’hui une sourdine aux calculs politiciens, aux ambitions personnelles, aux intérêts partisans (tout à fait légitimes en temps ordinaire) pour faire échec à la contre-offensive antisouverainiste dont le pays est la cible depuis le printemps 2005 ?
Il ne s’agit certes pas de faire preuve de suivisme aveugle envers une équipe au pouvoir qui pourrait être critiquable à bien des égards. Ce qui est simplement requis – dans l’attente de l’élection présidentielle et de la formation consécutive d’un nouveau gouvernement – c’est de ne pas contribuer à l’affaiblissement systématique de ceux (quels qu’ils soient) qui font face, ou constituent un obstacle, à l’offensive syrienne. Ce qui est requis c’est, au moins, de ne pas prêter main forte à ceux qui n’épargnent aucun effort pour remettre en question les acquis de l’intifada de l’indépendance. Les députés et responsables du CPL, dont les convictions souverainistes ne sauraient être mis en doute, peuvent-ils encore, à la lumière des développements en cours, assumer la responsabilité devant l’histoire d’avoir contribué, ne fut-ce que par omission, au torpillage du rempart faisant front aux attaques de Damas et de ses suppôts internes ? Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître que les spécificités du Liban, qui font sa raison d’être, sont aujourd’hui en danger. Il faudrait être honteusement de mauvaise foi pour ne pas admettre que le pays est la cible d’une guerre en bonne et due forme menée par un régime syrien qui fait feu de tout bois pour se venger de la révolution du Cèdre, en ayant recours à son arme privilégiée, le terrorisme d’État. Les attaques contre l’armée à Nahr el-Bared, les assassinats politiques, la relance des attentats aux explosifs visant les centres commerciaux et industriels (dans ce qui apparaît comme un véritable torpillage économique), les menaces proférées à l’encontre de certains députés du 14 Mars pour les contraindre de quitter les rangs de la majorité, la campagne de rumeurs et de SMS mensongers (fixant de prétendues cibles d’actions terroristes, dans le but évident de paralyser toute vie sociale et activité économique) sont autant de manifestations de cette guerre tous azimuts menée par Damas. Et pour ceux qui douteraient encore de la responsabilité de Damas dans ce vaste travail de sape, il suffirait de se référer aux multiples déclarations des dirigeants syriens qui ont, à maintes reprises, annoncé la couleur en « prédisant » publiquement, depuis le printemps 2005, tantôt un effondrement de la majorité, tantôt une déstabilisation de la scène libanaise, une « irakisation » du Liban ou aussi des actions d’el-Qaëda dans le pays.
Certains députés du CPL, surtout parmi les (ex) « purs et durs » du camp souverainiste, soutiennent que c’est en formant un « gouvernement d’union nationale » et en s’abstenant de s’en prendre sans cesse au régime syrien que l’on pourra s’opposer à l’entreprise de déstabilisation, ou tout au moins juguler le sabotage des acquis de la révolution du Cèdre. Ils affirment aussi que c’est l’absence de « vision politique claire » de la part de l’équipe au pouvoir qui est à la base de la crise actuelle. C’est vite oublier que la réaction de Damas à la vague souverainiste montante a commencé dès octobre 2004 (avec l’attentat contre Marwan Hamadé). C’est vite oublier aussi que pendant plus d’un an et demi, les alliés les plus fidèles de la Syrie (du général Émile Lahoud au Hezbollah, en passant par le mouvement Amal) étaient fortement représentés dans le gouvernement de Fouad Siniora. Cela n’a pas empêché pour autant le régime syrien de déclencher sa guerre contre le cabinet dès le lendemain de sa formation, en fermant d’abord les frontières face au mouvement de transit, en poursuivant ensuite les assassinats politiques et les attentats terroristes dans les régions chrétiennes, en entretenant aussi une campagne médiatique outrancière contre le Premier ministre et la majorité, en implantant enfin des cellules fondamentalistes dans les camps de réfugiés palestiniens. Quant à la « vision politique », que peut-on demander au gouvernement de plus que ce qu’il fait déjà, ou tente de faire, à savoir l’engagement à respecter toutes les résolutions de l’ONU sur le Liban, la concrétisation du plan en sept points de Fouad Siniora, l’application des décisions de la conférence de dialogue concernant les relations avec la Syrie et l’armement palestinien, la mise en œuvre du plan de réformes avalisé par la conférence Paris III, et le renforcement de l’armée, des FSI et des services de sécurité afin de contrer le terrorisme, rétablir la souveraineté de l’État et parvenir au monopole de l’usage de la force par les troupes régulières ?
Une dernière chance s’offre peut-être aujourd’hui au général Aoun, aux députés et aux responsables souverainistes du CPL pour qu’ils jouent un rôle de rassembleur national. Mais cela suppose qu’ils cessent de miser sur une chimère politique : la libanisation du projet du Hezbollah. De par sa structure, sa doctrine, son idéologie, ses origines, ses racines, ses liens logistiques, financiers, militaires, politiques et religieux, le Hezbollah est par essence – et jusqu’à preuve du contraire – un parti dont le projet politique est fondamentalement transnational, un parti qui constitue une des pièces maîtresses de la stratégie régionale de Téhéran et de l’axe irano-syrien, en général. Il n’a cure, par voie de conséquence, des calculs et des intérêts spécifiquement libanais du CPL. Il ne conçoit ses rapports avec le courant aouniste que sous l’angle d’une simple couverture chrétienne qui pourrait lui être utile en certaines circonstances. Les événements des derniers mois l’ont prouvé à plus d’une occasion.
C’est en réitérant le précédent Kataëb de 1958 que le général Aoun pourrait peut-être assumer encore, aujourd’hui, un rôle de rassembleur. Encore lui faut-il ne plus contribuer à l’affaiblissement du camp qui est le sien en prenant fait et cause pour un camp où, en fin de compte, il n’a nullement sa place.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Prenons place, une fois de plus, dans une machine à remonter le temps. Nous sommes à la fin des années 50, en 1958. Le président Camille Chamoun achève son mandat présidentiel. Le parti Kataëb est dans l’opposition. Il entretient une campagne assidue contre le chef de l’État. Et le président Chamoun n’épargne aucun moyen pour mener la guerre (politique) contre les Kataëb. Mais dans le même temps, l’Égypte de Nasser manifeste une volonté de plus en plus évidente de phagocyter la classe politique libanaise, sinon une partie du pouvoir, afin d’assouvir ses ambitions de puissance régionale. Le président Chamoun réagit et s’emploie à contrer les desseins égyptiens dans le but de sauver le vrai visage du Liban. Ayant rapidement pris conscience du danger qui pointe à l’horizon, le directoire Kataëb publie, en...