Le propre de toute Constitution, c’est d’être le réceptacle de toutes les lois. Elle est Loi fondamentale, le manuel de l’usager décrivant le mode de fonctionnement des institutions étatiques. Elles ne sont pas toujours idéales ni même passablement satisfaisantes, les Constitutions, et tout autour de nous elles sont souvent taillées à la mesure des tyrans. Elles ne sont pas immuables non plus, elles peuvent évoluer, changer, que ce soit par la volonté librement exprimée des citoyens ou bien alors par simple décision de généraux putschistes. Mais du moins, dans l’intervalle, ces Constitutions font-elles autorité.
Par un cruel paradoxe, cette chance de normalité, quand bien même serait-elle placée sous étroite surveillance, se trouve invariablement refusée aux deux peuples arabes du Proche-Orient qui, précisément, se targuent d’être le plus attachés aux principes démocratiques : les Palestiniens et les Libanais. Les raisons en sont diverses. Il en est une de commune cependant, et c’est l’intrusion des armes dans la vie politique. Comme au poker en effet, il suffit qu’un des partenaires pose son revolver sur la table pour que soit complètement modifiée la règle du jeu.
Dans l’État palestinien passé sans transition aucune d’une interminable gestation à l’éclatement le plus tragique, les armes ont abondamment parlé ces derniers jours. À Gaza, les frères ennemis se sont combattus avec une férocité inouïe. Totalement maître du terrain, fort de sa victoire aux dernières élections législatives, le Hamas ne se retrouve pas moins en situation de parfaite illégalité constitutionnelle, puisque le gouvernement d’union nationale qu’il domine a été dissous par le président palestinien Mahmoud Abbas, proprement délogé de ses bureaux. De ce sanglant magma est en ce moment saisie la Ligue arabe. De la question libanaise aussi, tant il est vrai qu’un désastre n’arrive jamais seul.
En 1975 déjà (et les organisations de fedayine y étaient pour beaucoup), le Liban s’engouffrait dans les mortels dédales de la guerre civile. De toutes ces morts et destructions émergeait, avec le retour de la paix, une Constitution qui, pour n’enchanter réellement personne, promettait, malgré ses nombreuses failles et lacunes, de régenter vaille que vaille nos sempiternels conflits d’autorité. Ce texte a été maintes fois violé dans le passé. Il requiert sans doute des précisions, des réajustements. Mais de répudier à jamais la guerre, comme le proclament à l’unisson les Libanais, n’autorise pas pour autant que l’on malmène de la sorte, que l’on violente de manière tantôt flagrante et tantôt sournoise le seul code politique actuellement disponible sur la place.
Car c’est un véritable coup d’État rampant qui se déroule depuis quelque temps, d’autant plus condamnable qu’il a pour toile de fond une criminelle offensive terroriste et une éruption extrémiste dans le camp palestinien de Nahr el-Bared. Coup d’État rampant, à l’évidence, que celui mettant sur le devant de la scène un président de la République décrié de toutes parts (sauf bien entendu du côté de Damas) et qui trouve moyen quand même de nier l’existence du gouvernement, de menacer de former une équipe rivale. Coup d’État qualifié que l’exclusion de ce Parlement ligoté, bâillonné par son propre président.
De la même démarche relèvent toutes les ambiguïtés entretenues sur des questions aussi vitales que l’échéance présidentielle de l’automne, que le tribunal international, que la sécurisation des frontières avec la Syrie, et qui condamnent à l’éclatement – ou à la paralysie – ce même gouvernement d’union que tous les Libanais appellent pourtant de tous leurs vœux. Que dire enfin de ces périmètres de sécurité dans la banlieue sud de Beyrouth où l’on en était hier (le revolver sur la table) à désarmer puis à séquestrer durant plusieurs heures une banale patrouille de gendarmerie ? Et face à autant de coups au-dessous de la ceinture, comment s’étonner que le non-droit appelle irrésistiblement des contre-mesures d’exception tout aussi peu orthodoxes, telle la détermination du gouvernement à organiser des élections partielles pour remplir les sièges laissés vacants par le martyre des députés Pierre Gemayel et Walid Eido?
Les Palestiniens réalisent le rêve d’Israël, ils enfoncent le dernier clou dans le cercueil de leur cause, déplorait hier le ministre saoudien devant ses pairs arabes réunis au Caire. Non moins frappant est ce cri de révolte contre l’absurdité ambiante que m’adresse par courriel une lectrice de Paris : Ça va mal en Irak, ça va mal à Gaza, ça va mal au Liban. Entre-temps, tout va bien à Damas, les rues sont sûres et la frontière avec Israël est d’un calme absolu. Pendant ce temps, tout va bien en Israël aussi, les rues sont sûres, la frontière avec la Syrie est d’un calme absolu.
Issa GORAIEB
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