Tout un peuple réduit, par l’effet d’une sombre fatalité, à compter ses morts, à pleurer ses martyrs, à maudire sa propre impuissance. Et en face, une barbarie qui, elle, tient fort bien ses comptes : un élu assassiné, c’est un précieux suffrage de perdu en effet pour cette insolente majorité qui a osé croire en un Liban indépendant et souverain, un Liban libre de toute tutelle. Nettoyage par le vide. Rien de plus radical n’a encore été inventé.
Comme tous ceux qui l’ont précédé, l’attentat qui a coûté la vie au regretté député Walid Eido, à son fils et à d’autres innocents citoyens a été vivement, copieusement dénoncé. Pour les forces politiques généralement trop occupées à s’entre-déchirer, ce rituel est même devenu la seule occasion de faire assaut de civilités. De communier, juste l’espace d’un deuil, dans la douleur.
Ce n’est pas assez, bien sûr, et le même constat vaut d’ailleurs pour cette cascade de condamnations étrangères qui ponctuent chacune des atteintes répétées contre notre pays. Car si le monde entier sait très bien qui, du dehors, s’acharne à faire violence au Liban, si toute une salve de résolutions de l’ONU est venue mettre en relief le rôle dévastateur de la Syrie, si la menace de sanctions a été souvent brandie (mais seulement brandie), les puissances ne se sont pas entendues encore sur les moyens de traiter la question. Engluée en Irak, l’Amérique s’est résolue depuis peu à discuter avec les Iraniens, mais apparemment pas avec les Syriens. Et si la tendance au dialogue avec Damas paraît se généraliser en Europe, des gages de bonne volonté continuent d’être exigés de la part de nos voisins de l’Est.
Où finit le réalisme, où commence l’utopie ? Aux médiateurs il faudra des trésors d’optimisme pour déceler quelque signe de rédemption dans les envois réguliers de terroristes et d’armements à travers la frontière syrienne, dans les incessantes et flagrantes ingérences dont se rend ouvertement, impudemment coupable le régime baassiste. Mais comment reprocher leur inconsistance aux nations amies, leur interminable valse-hésitation entre carotte et bâton, quand les Libanais eux-mêmes poussent à la roue du désastre, quand ils sont aussi profondément divisés sur l’essentiel : c’est-à-dire sur l’identité même du pays, sur son mode de société, sur le rôle qu’il a à jouer – ou se garder bien de jouer ! – dans cette partie de la planète ?
Bien avant que fût tranché par l’ONU le véhément débat sur le tribunal international, on nous avait publiquement, solennellement promis une nouvelle fournée de malheurs. On ne faisait ainsi qu’obéir à cette froide logique propre aux virtuoses de la terreur : jusqu’à quand le monde peut-il s’épuiser à renflouer un rafiot qui fait eau de toutes parts ; et que resterait-il encore à sauver dans un Liban en proie aux éruptions endémiques comme à la déliquescence, l’une après l’autre, des institutions ?
Ce qu’il y a à sauver précisément, ce qui doit être sauvé face à toute cette avalanche de messages de mort, c’est rien moins qu’un minuscule mais irremplaçable espace de vie et de liberté. Pour cela, il est grand temps d’agir. Pour le gouvernement, il y a davantage à faire que de rameuter une Ligue arabe dont l’impotence a été amplement démontrée en Irak et en Palestine. Il y a à réunir les preuves concrètes de la machination étrangère, à les produire, à en saisir le Conseil de sécurité de l’ONU. Il y a à relancer un appareil judiciaire qui vient tout juste de désigner un enquêteur dans l’affaire de l’attentat de juillet 2005 (on a bien lu, 2005 !) qui a failli emporter le ministre de la Défense.
Parce que la maison brûle, parce que nécessité fait loi, parce que les arcanes de la Constitution ne doivent plus servir à couvrir ostensiblement l’œuvre des assassins, il faut passer outre au veto qu’oppose un président de la République illégitime à la tenue d’élections partielles visant à remplacer les martyrs de l’Étoile. À son tour, le président Berry ne peut plus décemment chanter les vertus parlementaires des sacrifiés quand il persiste à bannir d’autorité toute activité parlementaire. Et que l’on cesse enfin de faire d’un gouvernement d’union, formé à la va-vite, préalablement à toute entente nationale, la panacée de tous nos maux. L’argument occulte allègrement en effet la criminelle persévérance des manipulateurs d’outre-frontière.
Ce n’est pas en installant au Sérail un pareil engin à retardement qu’on aura mis en échec les poseurs de bombes.
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Comme tous ceux qui l’ont précédé, l’attentat qui a coûté la vie au regretté député Walid Eido, à son fils et à d’autres innocents citoyens a été vivement, copieusement dénoncé. Pour les forces politiques généralement trop occupées à s’entre-déchirer, ce rituel est même devenu la seule occasion de faire assaut de civilités. De communier, juste...