La nouvelle Administration française ne compte absolument pas changer sa politique étrangère à l’égard du Liban ; en cela, le gaullisme, le mitterandisme, le chiraquisme surtout n’auront probablement pas de soucis à se faire : le sarkozysme, n’en déplaise à d’aucuns en ce pauvre Liban, rimera encore avec libanisme. Sauf que l’inédit, le drôle mais visiblement déterminé tandem Sarkozy-Kouchner entend marquer sa différence dans la forme. Ainsi, la France prend-elle, en solo, l’initiative d’inviter les différentes parties libanaises à boire le café aux bords du lac de La Celle-Saint-Cloud. Cette invitation au voyage s’assortit de beaucoup de bon sens : les médiations Moussa puis Khoja, les discussions saoudo-iraniennes, le compromis historique proposé par le 14 Mars, rien, absolument rien n’a réussi à dégeler quoi que ce soit. L’ambition de cette invitation reste à la hauteur des moyens des Libanais, c’est-à-dire petite : l’optimiste Jean-Claude Cousseran, au nom du Quai d’Orsay, veut parier sur la relance de la confiance et la reprise du dialogue ; la cuisine française peut effectivement s’avérer très émolliente, et puis l’air lacustre… Enfin, la sollicitation du french minister est une nouvelle preuve de beaucoup de philanthropie.
Et c’est justement bien cela qui est demandé aujourd’hui, surtout après que le tribunal international fut devenu réalité, aux leaders libanais, surtout à ceux de la majorité, de la part de leurs amis occidentaux : une espèce de philanthropie, une main tendue, une nécessité de faire la moitié du chemin, etc. Soit : c’est on ne peut plus compréhensible, c’est naturel et légitime. Mais il est indispensable que deux conditions soient remplies. Un : qu’il n’y ait pas la moindre ébauche de compromission sur des sujets aussi incontournables que le respect des cinq points convenus lors de l’antédiluvien dialogue de la place de l’Étoile, à commencer par le désarmement des Palestiniens hors des camps, ainsi que le tracé des frontières et l’établissement de relations diplomatiques avec la Syrie ; des sujets aussi incontournables que la stricte application de la résolution 1701 et la mise en œuvre de Paris III ; des sujets aussi urgents que le départ d’Émile Lahoud de Baabda et l’interdiction totale de se retrouver à Beyrouth avec deux présidents et deux gouvernements. Deux : que l’opposition soit prête à répondre positivement à ce bon geste, en (s’)ouvrant elle aussi. Il est grand temps, urgemment grand temps, que les Iraniens cessent de considérer le Liban comme leur démembrable Sara, la cousine persane de Barbie.
À la majorité donc de tendre sa main à Paris, mais à la majorité, d’abord, surtout, encore une fois, de s’y rendre compacte, solide, unie. Unie sur la tactique à suivre, puisque, jusqu’à nouvel ordre, elle l’est sur la stratégie ; unie donc sur la clé de tout, l’alpha d’une éventuelle reprise : la présidentielle. Et celle-ci, si l’on veut, et l’on doit tenir compte des exigences, aussi légitimes soient-elles, de l’opposition, va de pair avec la question du gouvernement d’union nationale assorti du tiers de blocage. Demander que la présidentielle soit réglée avant la question du cabinet est une proposition très peu viable. Accepter qu’elle le soit après équivaudrait à du suicide politique : rien n’empêchera cette future et très peu fiable minorité de blocage, passé le 24 novembre, de retarder l’élection présidentielle jusqu’en 2020. La seule solution, valable pour tous, est de s’entendre en même temps sur les deux dossiers. La belle manœuvre serait pour la majorité de se rendre à La Celle-Saint-Cloud avec, dans ses bagages, ce que, secrètement, elle espère depuis des lustres voir le patriarche Sfeir rédiger : une liste de candidats à la succession d’Émile Lahoud à proposer à l’opposition. Sauf que ce n’est absolument pas le travail du maître de Bkerké : que l’Alliance 14 Mars prenne quelques Xanax/Prozac et fasse donc le boulot qui est le sien. Qu’elle mette l’opposition devant ses responsabilités.
L’opposition justement. Elle n’est pas très belle à voir aujourd’hui, cette opposition : le mariage, ou l’alliance de la carpe et du lapin ne tient jamais bien longtemps. Même s’il s’est emporté avec quelque mauvaise foi au début de son intervention d’hier contre cette polémique post-20 mai qu’il a pourtant lui même déclenchée, même s’il s’est arrogé l’exclusivité de la maîtrise de la sécurité libanaise, Michel Aoun a été hier particulièrement surprenant au cours d’un discours bourré de bienvenus bémols, de jolis signes d’ouverture. Comme quoi, l’accueil positif à cette espèce de Jacques a dit : tendez la main a transcendé les clivages politiques. Et c’est très bien comme ça, et pourvu que ça dure, et Baabda n’est pas nécessairement un but ultime…
Reste le Hezbollah. Totalement silencieux ou presque depuis la bourde monumentale de son chef sur les mélanges de lignes rouges (et que Michel Aoun a essayé, gentiment mais vainement, d’excuser hier), totalement silencieux sur l’initiative Kouchner, malgré les récentes visites parisiennes de Hassan Hobballah et de Trad Hamadé, le Hezbollah a encore une fois (dé)montré son refus ou son incapacité, c’est pareil, à se mettre au même niveau que ses partenaires nationaux, à s’inscrire harmonieusement dans l’évolution du tissu politique libanais : « Nous refusons l’idée d’un bazar, d’un donnant-donnant entre un gouvernement d’union nationale et l’échéance présidentielle », a dit le très péremptoire Nabil Qaouq.
Michel Aoun semble avoir entraperçu (nécessité oblige ?) les bienfaits de la mi-distance entre 14 et 8 Mars sans que l’on sache s’il va finir par y adhérer ou pas ; Hassan Nasrallah ne comprend toujours pas l’urgence de la mutation politique, les avantages d’une Sinn Féinisation, d’une émancipation ; la majorité apprend dans la douleur à conjuguer ses priorités, à les métisser, et se rend compte que si elle se disloque, elle ne vaudra effectivement plus rien ; tout ce monde attend gentiment et pas très finement les développements et autres rebondissements régionalo-internationaux, et tous devraient avoir un minimum de courtoisie, de décence et d’intelligence. Faire preuve d’un minimum de philanthropie : envisager La Celle-Saint-Cloud avec un minimum de sérieux. Le minimum : celui que l’on demande aux assistés.
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