L’affaire est paraît-il entendue : Israël s’achemine vers de nouvelles élections anticipées qui verront la victoire du Likoud de Benyamin Netanyahu et l’avènement d’un nouveau cabinet. Les analystes politiques sont unanimes à avancer ce pronostic en se basant sur une prédiction vieille de vingt-sept siècles, due à Zacharie (14 : 2), exhumée pour la circonstance par la revue Trumpet et qui emplit de joie les partisans de l’ineffable « Bibi ». Un peu hâtivement, il convient de le noter, car la suite de l’article du magazine devrait leur inspirer une sainte terreur. Citations d’un autre prophète, Jérémie cette fois, à l’appui, il est question de bâtiments réduits à des tas de gravats, de rues vides de tout passant (7 : 34 ; 9 :11) et de juifs emmenés en captivité (13 :19). Autant de perspectives bien peu réjouissantes à l’heure où l’on se hâte d’enterrer un gouvernement croulant sous le poids des scandales et qui s’apprête à recevoir, en août, le coup de grâce sous la forme du rapport Winograd dans sa version finale.
Pour décrire la situation, le contrôleur de l’État et ombudsman, Micha Lindenstrauss, a retrouvé les accents bibliques de ses ancêtres : « J’ai travaillé jadis dans la bonne terre d’Israël ; aujourd’hui, je me retrouve dans la mauvaise terre. » De fait, rien ne va plus dans « le jeune État pionnier », ainsi que l’indique un récent sondage réalisé par l’institut Market Watch. On apprend ainsi que 89 pour cent des citoyens ne sont pas satisfaits du fonctionnement de leurs institutions et que si près du tiers d’entre eux croient à l’existence d’une crise au niveau du leadership national, ils ne sont que 43 pour cent à faire confiance aux organismes (police, ministère de la Justice…) censés contribuer à la stabilité. L’homme de la rue a même enrichi la langue d’un barbarisme, que l’on pourrait traduire par « ineptocrates », pour désigner les membres de l’équipe en place.
Il y a, tout aussi grave, la cascade d’abus aux proportions inconnues jusque-là, depuis un certain compte en banque du Premier ministre, opportunément liquidé à quelques heures du déclenchement des hostilités de l’été dernier jusqu’à ses ennuis avec le fisc, en passant par l’affaire Kaplinsky, du nom du candidat à la succession du chef d’état-major Dan Haloutz, et devenu victime du règlement de comptes entre Ehud Olmert et Amir Peretz. Sans oublier Avraham Hirschson, éphémère candidat aux Finances, qui fait aujourd’hui l’objet d’une enquête, ou encore nombre de hauts fonctionnaires du département des impôts, soupçonnés de collusion avec Shoula Zaken, ancienne adjointe du chef du gouvernement, dans des affaires d’exemptions fiscales. Tout cela fait dire à Ariel Cohen dans le Washington Times : « Le pays ressemble à un navire sans gouvernail. Nous sommes confrontés à la crise la plus grave de notre histoire. »
En équilibre hautement instable, l’État hébreu ? Le mot n’est pas assez fort. En cinquante-neuf ans d’existence, le pays a connu non moins de 31 gouvernements, dont deux seulement sont parvenus au bout de leur mandat, et cinq élections générales au cours de la décennie passée. En attendant le prochain scrutin, deux échéances se profilent à l’horizon immédiat : la désignation d’une nouvelle direction du Parti travailliste, après l’éviction du malheureux Peretz ; le choix d’un successeur à Moshe Katsav, poussé vers une sortie par la petite porte en raison d’une inquiétante propension à arracher habits et baisers à ses subordonnées. D’un côté un amiral, Ami Ayalon, qui fut chef de la marine puis patron du Shin Bet, contre Ehud Barak, le général le plus décoré de Tsahal, mais aussi le triste héros de l’échec des pourparlers d’Oslo… Et l’on comprend le désintérêt des 104 000 inscrits sur les listes du parti pour une bataille qui n’engagera, dans quinze jours, que d’une manière très vague l’avenir, les deux adversaires encore en lice se contentant d’affirmer vouloir des accords de paix avec les voisins arabes sans prendre la peine d’en définir les contours. D’un autre côté, un éternel « looser » de 83 ans à qui l’on s’apprête, presque à la même date, à octroyer la charge suprême, purement honorifique de surcroît, comme un pauvre hochet qui viendrait couronner une carrière toute en grisaille. Ici un mal-aimé qui se chargera, exaltante perspective, d’inaugurer les chrysanthèmes ; là un galonné qui aura essentiellement pour mission de faire échec à l’épouvantail Benyamin Netanyahu lors de la prochaine consultation populaire.
Tout cela à l’ombre d’un dossier dont on attend le texte intégral, mais qui, dans sa version brève, comporte déjà par 167 fois le mot « échec ». Comme autant de sentences pour dire – le jugement est d’Uri Avneri – que l’occupation (de territoires arabes) a gangrené jusqu’à la moelle une armée qui s’est comportée, quarante années durant, en police coloniale.
Christian MERVILLE
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