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Actualités - Opinion

Art premier

On peut noircir des pages entières sur le bilan de l’animal politique et du chef d’État qu’il a été pendant quarante ans dont douze à l’Élysée. On peut recenser sur des kilomètres les crédits, les débits, les coups de génie et les coups de grisou. On peut gloser pendant des jours et des nuits sur ses innombrables actes à l’extérieur que l’histoire a notés sans relâche et cet immobilisme stérile à l’intérieur que d’aucuns, jusque dans son camp, lui reprochent bien volontiers. On peut s’étonner ou s’étouffer, c’est selon, de son Mururoa mon amour affiché à la gueule du monde pendant quelques mois ; de cette fracture sociale qu’il n’a définitivement pas su colmater ; de cette dissolution et de ce référendum abracadabrantesques même s’ils évitaient la solution de facilité ; de ces magouillettes finalement bien plus sottes que méchantes ; de cette raffarinisation insensée, même ponctuelle ; du suicide politique au CPE de l’albatros DDV qu’il n’a pas pu empêcher ; de l’insécurité galopante et que d’autres ont su utiliser. On peut en revanche, on ne peut que saluer ou applaudir pendant des heures, c’est selon, son affirmation flamboyante de la responsabilité de l’État français – les justes, le Vel d’Hiv, l’esclavage ; son refus inconditionnel de tous les extrémismes, de tous les racismes, de toutes les discriminations ; son soutien aux Palestiniens et sa somptueuse colère contre le service d’ordre israélien dans la vieille Jérusalem ; son combat pour le cancer et les handicapés ; sa professionnalisation des armées, son amour paternel, un peu maladroit, pour l’Afrique ; son (r)éveil aux objurgations écologiques ; sa réforme des régimes spéciaux ; ses interventions en Côte d’Ivoire et dans l’ex-Yougoslavie ; son non retentissant et visionnaire en diable à la guerre d’Irak. On peut aussi, peut-être surtout, rendre hommage à une générosité, une humanité, une simplicité, une prestance, un panache, une classe et un verbe que peu d’hommes d’État ont su conserver, à tel point que beaucoup de ses compatriotes, toutes tendances politiques confondues, regrettent déjà ou vont regretter, parfois surpris par ce sentiment singulier, ce il n’était pas si mal finalement ce type, un homme dont l’action a été jugée, sans doute assez hâtivement, insatisfaisante par 54 % d’entre eux. On peut. Mais ce qui sera sûrement retenu c’est l’œuvre au quotidien, l’engagement stakhanoviste en faveur du dialogue des cultures, du métissage, du rapprochement entre les peuples, de cette acceptation de l’autre qui aura constamment été sa marque de fabrique. Ce qui sera sûrement retenu, aussi, c’est cette formidable image qu’il a donnée, pas souvent aidé par la majorité de ses compatriotes, de cette France qu’il a dans ses veines, qu’il adore sans jamais avoir eu besoin de le crier sur tous les toits : une France moteur, une France fière, une France au service d’un monde plus juste, polychrome, multipolaire, une France écoutée et entendue parce que la stature de son président, unique stature, l’imposait. Tout simplement. Ce qui sera sûrement retenu, enfin, surtout, en un mot ; ce que tout un peuple ou presque, ici et aux quatre coins du monde, n’oubliera jamais, c’est sa sublime, son intransigeante libanophilie. Jacques Chirac ne va pas manquer aux Libanais seulement parce qu’il a aimé leur pays souvent plus et mieux que beaucoup d’entre eux ne l’ont fait. Jacques Chirac va manquer aux Libanais et aux autres simplement parce qu’il est Jacques Chirac. Il veut désormais diriger une Fondation pour le dialogue des cultures ? À la bonne heure : aucune ville au monde plus que Beyrouth ne serait plus à même – jusqu’à nouvel ordre – d’accueillir cette fondation-là ; aucune ville au monde plus que Beyrouth ne donnerait sa clé avec cet infini bonheur à celui qui aura passé des heures à essayer de panser ses blessures ; aucune ville au monde ne fera en sorte que la bière locale pur malt soit la meilleure, que les rass nifa soient les meilleures. La nation est une famille ? Oui. Mille fois oui. Le jamais nostalgique Jacques Chirac a beaucoup de choses encore à apporter au monde. Et au Liban. Chapeau, l’artiste. Ziyad MAKHOUL
On peut noircir des pages entières sur le bilan de l’animal politique et du chef d’État qu’il a été pendant quarante ans dont douze à l’Élysée. On peut recenser sur des kilomètres les crédits, les débits, les coups de génie et les coups de grisou. On peut gloser pendant des jours et des nuits sur ses innombrables actes à l’extérieur que l’histoire a notés sans relâche et cet immobilisme stérile à l’intérieur que d’aucuns, jusque dans son camp, lui reprochent bien volontiers. On peut s’étonner ou s’étouffer, c’est selon, de son Mururoa mon amour affiché à la gueule du monde pendant quelques mois ; de cette fracture sociale qu’il n’a définitivement pas su colmater ; de cette dissolution et de ce référendum abracadabrantesques même s’ils évitaient la solution de facilité ; de ces...