Nous dînions un soir au restaurant éponyme de la rue Abdel Wahab. Ce n’était pas encore l’heure d’affluence, mais il était suffisamment tard pour l’épicier d’en face qui s’apprêtait à fermer. Le temps de se défaire du poids de la journée, ce temps où passe un ange, brève parenthèse de silence qui précède l’animation des soirées amicales, mon œil qui s’égarait à travers la verrière s’est arrêté sur un bouquet d’éponges végétales, cocons géants suspendus à la devanture de l’épicerie éclairée d’une ampoule nue. N’étant pas d’un tempérament compulsif, j’ai pourtant renoncé à comprendre la raison qui me conduisit à traverser la rue pour faire emplette de l’énorme grappe, emportant au passage une tirelire en plastique rouge, juste avant la tombée du rideau de fer.
Des semaines ont passé. Un matin, j’eus la surprise de constater que les graines contenues dans mon loofa (lifé en libanais), avaient germé. Je pensais en moi-même qu’il n’était pas sans risque de s’étriller bio. La nature prend toujours le dessus. Encore mal réveillée, j’entrepris de dégager de l’index les jeunes pousses qui s’étaient trompées de terreau. C’est alors que me revint à la mémoire la terrasse de Khandak el-Ghamik, rue sinistrée s’il en est aujourd’hui, que ma grand-mère avait transformée en jardin suspendu.
Là, parmi les tinettes de lait en poudre et de beurre « hamaoui » où resplendissaient des buissons de basilic, de gardénia et de géranium odorant, poussait en s’agrippant à la muraille une plante exotique entre toutes où de grosses cucurbitacées se ratatinaient en se fendillant au soleil. À travers les fissures de leur peau verdâtre, on apercevait la formation d’un lichen blanc. Bientôt elles seraient prêtes pour les raffinements du bain. Sur cette terrasse oubliée du temps, il y avait aussi une petite pièce détournée en buanderie. Les murs étaient fuligineux d’avoir absorbé tous les feux de bois destinés aux bouillons de potasse et de bleu à blanchir. Là, le mystère fleurait bon le laurier et les essences forestières. À travers le toit de zinc, la rouille avait percé mille trous par lesquels la lumière, même par mauvais temps, jouait à faire pleuvoir des étoiles. La perspective de retrouver cette grotte magique occupait nos rêves de la semaine, et semait des paillettes dans la monotonie des déjeuners dominicaux. Dans un angle de la pièce obscure, ma grand-mère, qui ne jetait rien, avait conservé les vieux almanachs de mon grand-père, les magazines de jeune fille de ma mère, une collection de romans inspirés des Mille et une nuits qui nous réconciliaient avec l’arabe, et des 78 tours, lourdes galettes de bakélite, que nous tentions de faire chanter sur un vieux phonographe aphone. Du plus loin que me reviennent mes souvenirs de quadra ballottée dans l’épuisante histoire de ce pays, ils sont souvenirs de souvenirs. Je rends grâce à ma grand-mère d’avoir en ce temps-là, malgré les piques désobligeantes qu’elle subissait pour son « complexe du musée », et le risque de s’attirer rongeurs et mites, gardé pour ses petits-enfants cet amas de papier jauni qui leur offrait des navigations insensées.
Il suinte encore une brume sale. Chaque matin, elle laisse aux vitres des éclaboussures boueuses amassées dans l’air moite de la nuit. Par moments, une tempête se lève. Elle rugit des orages qu’on oublie aussitôt tombés. Elle emporte les floraisons précoces des amandiers trop naïfs, des cerisiers trop fiers, mais les bougainvillées s’arc-boutent et dardent des épines dérisoires. Malgré tout, il flotte un air de printemps. Déjà les ménagères s’activent, lavent les rideaux, vident les greniers, trient la paperasse. Ce grand chambardement me chavire. Il faudra garder quelque témoin du temps qui passe. Un objet éphémère pour lequel, un vieil enfant, un soir, traverserait la rue sans comprendre son geste.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Nous dînions un soir au restaurant éponyme de la rue Abdel Wahab. Ce n’était pas encore l’heure d’affluence, mais il était suffisamment tard pour l’épicier d’en face qui s’apprêtait à fermer. Le temps de se défaire du poids de la journée, ce temps où passe un ange, brève parenthèse de silence qui précède l’animation des soirées amicales, mon œil qui s’égarait à travers la verrière s’est arrêté sur un bouquet d’éponges végétales, cocons géants suspendus à la devanture de l’épicerie éclairée d’une ampoule nue. N’étant pas d’un tempérament compulsif, j’ai pourtant renoncé à comprendre la raison qui me conduisit à traverser la rue pour faire emplette de l’énorme grappe, emportant au passage une tirelire en plastique rouge, juste avant la tombée du rideau de fer.
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