C’est connu et universel : la politique ne s’encombre pas trop de considérations d’ordre moral, surtout lorsqu’elle engage l’avenir d’un peuple ou d’une région. En temps de crise chronique et aiguë, la politique donne libre cours au déchaînement des passions et aux réactions primaires. Elle se laisse guidée par les calculs cyniques, effectués à froid, sans état d’âme.
Cela est vrai indépendamment du temps et de l’espace : politique et angélisme sont totalement antinomiques. Comme le feu et l’eau, ils sont inconciliables. Mais dans le même temps, et paradoxalement peut-être, ce même réalisme dont il faut se doter lorsque l’on analyse une conjoncture donnée impose aussi un autre constat tout aussi lucide : le cycle infernal de la violence, lorsqu’il ne connaît pas ses limites et dépasse aveuglément son opportunité politique ponctuelle, ne peut déboucher que sur un cercle vicieux démentiel qui, en définitive, ne mène absolument à rien, en termes de pragmatisme politique. L’exemple de la situation dans les territoires palestiniens est à cet égard particulièrement significatif et fournit un « cas d’école » proche de nous. Israéliens et Palestiniens peuvent continuer pendant des dizaines d’années encore à s’entre-tuer à coups de bombardements, d’opérations commando, de liquidations physiques, d’assassinats, de tirs de roquettes, d’attentats-suicide, d’explosions… Peine perdue… La réalité objective a prouvé que tout cela ne sert pas à grand-chose, sauf à entretenir la haine. Aucun des deux peuples ne parviendra à éliminer l’autre… De sorte qu’en fin de compte une décision courageuse – pragmatique et réaliste, précisément – devra être prise afin de briser un jour ce cycle infernal, initier un dialogue véritable et négocier une formule stable de coexistence.
Par analogie, l’inqualifiable drame des deux jeunes partisans du PSP lâchement assassinés la semaine dernière devrait fournir matière à réflexion. L’impasse politique dans laquelle a été entraîné le pays (sous l’effet de raisons d’État régionales), le blocage délibéré des institutions étatiques, les invectives auxquelles se livrent certains responsables censés être des ténors de la vie politique locale, les polémiques stériles ainsi que les manœuvres politiciennes irréfléchies, irraisonnées et primaires n’ont en définitive pour seul et unique résultat que d’accroître de manière insensée les risques de dérapage sécuritaire. Et d’entraîner, par le fait même, le pays dans de nouveaux cycles de déchaînement des passions.
Là aussi, comme dans le cas de figure israélo-palestinien, les deux parties antagonistes se doivent, ont l’obligation historique, de prendre enfin conscience que tout cela ne mènera absolument à rien. Et que tôt ou tard – et donc mieux vaut tôt que (trop) tard –, il faudra bien briser un jour le cercle vicieux démentiel, plancher sur une formule de coexistence, accepter le principe et définir les fondements d’un « vouloir vivre en commun ». Mais cela impose impérativement d’œuvrer pour la réalisation de deux conditions indissociables : d’une part, l’acceptation de l’autre, tel qu’il est, sans chercher à le briser ou le soumettre, car cela ne ferait que semer les germes de nouvelles discordes ; et d’autre part (et cette seconde condition est fondamentale) faire le choix historique de dissocier enfin le dossier libanais du contentieux régional.
Sur ces deux points, c’est aujourd’hui au Hezbollah d’apporter des réponses claires, sans entretenir d’équivoques. A-t-il tiré les leçons de l’expérience de ce que le Mouvement national qualifiait en 1975 de « maronitisme politique », accusé de vouloir monopoliser le pouvoir ? A-t-il pris conscience du fait que tout son arsenal militaire ne lui permettra pas d’imposer sa loi, son diktat, aux autres composantes du tissu social libanais ? En clair, accepte-t-il l’autre, tel qu’il est, de façon à plancher avec ses partenaires nationaux sur un nouveau contrat social équilibré, équitable, tenant compte du pluralisme communautaire et des spécificités socioculturelles qui ont toujours fait la raison d’être du pays du Cèdre ?
Cette dernière interrogation en entraîne une autre qui nous ramène à la seconde condition portant sur la dissociation entre le volet interne et la crise régionale : le Hezbollah accorderait-il la priorité absolue à la « reconstruction de la maison libanaise » ? En d’autres termes, peut-il et veut-il ne pas être le paramètre essentiel d’un vaste projet politique transcendant les frontières libanaises, s’inscrivant dans un cadre régional à caractère communautaire, fondé sur les ambitions géopolitiques de l’Iran ? Sa doctrine de base lui permet-il de concentrer tous ses efforts et ses regards sur la redéfinition de ses rapports avec les autres fractions locales sans être partie prenante dans la stratégie régionale de la République islamique iranienne ?
Dans une large mesure, si le Hezbollah parvient à opter pour la voie libaniste, une plate-forme d’entente interne devrait pouvoir être accessible. Les dirigeants de ce parti ont déjà prouvé en effet leur pragmatisme politique, leur sérieux et la sincérité de leur engagement. S’ils savent faire preuve aussi de réalisme et de discernement, le pays pourrait alors sortir peut-être de l’impasse constitutionnelle dans laquelle il se débat. Et l’on pourrait aussi par la même occasion épargner enfin à la population des drames semblables à celui qui a emporté, à la fleur de l’âge, les deux jeunes partisans du PSP. Comme en psychologie, en politique également, il faut savoir surmonter les épreuves, aussi dures soient-elles, en optant pour la voie salutaire de la résilience.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est connu et universel : la politique ne s’encombre pas trop de considérations d’ordre moral, surtout lorsqu’elle engage l’avenir d’un peuple ou d’une région. En temps de crise chronique et aiguë, la politique donne libre cours au déchaînement des passions et aux réactions primaires. Elle se laisse guidée par les calculs cyniques, effectués à froid, sans état d’âme.
Cela est vrai indépendamment du temps et de l’espace : politique et angélisme sont totalement antinomiques. Comme le feu et l’eau, ils sont inconciliables. Mais dans le même temps, et paradoxalement peut-être, ce même réalisme dont il faut se doter lorsque l’on analyse une conjoncture donnée impose aussi un autre constat tout aussi lucide : le cycle infernal de la violence, lorsqu’il ne connaît pas ses limites et dépasse...