L’un avait vingt-cinq ans et l’autre à peine douze. Depuis lundi nous les espérions, depuis jeudi nous portons leur deuil. Au fond, quand on observe les drames vécus ailleurs, les crimes pédophiles en Europe, les massacres des campus aux États-Unis, on pourrait penser que ce pays n’est pas pire qu’un autre. À la différence que chez nous, les crimes sont rarement œuvre de désaxés. Ici, tuer, même un enfant, est un « acte politique ». Le sang ne coule hélas que pour inverser les tendances dans une partie devenue inextricable. Espérait-on mettre le feu aux poudres ? À peine abattue la sinistre carte, tous les adversaires, et de concert, ont répondu « passe ». Alors, qui ? À qui profitent les pleurs d’un enfant dans la nuit, l’incommensurable douleur de la mère, le jeune corps exsangue enfoui dans les broussailles au bord de l’autoroute ? Si la mort du « grand » Ziad avait un semblant de sens, si elle était destinée à provoquer des réactions en chaîne liées aux émeutes de janvier, celle du « petit » Ziad est un grain de sable dans le rouage. Il est clair qu’il ne devait pas se trouver dans le « Rapide » au moment de l’enlèvement. Une telle bavure est impossible à revendiquer. Qu’espérait-on obtenir sur la dépouille d’un gamin sans défense, tué à bout portant ?
Qu’espérait-on sinon des larmes ? C’est un peuple éploré qui fait corps autour de la petite maison bleue bordée de fleurs, autour du chat blanc alangui sur le lit de l’enfant, du ballon qui roule en vain au milieu du terrain vague, des camarades qui croient encore que la cruauté est un jeu : « Ne pleure surtout pas Ziad, tu verras, c’est un jeu ! » Sa mère répète à qui veut l’entendre qu’il a quitté la maison sans se changer. Il portait encore l’uniforme scolaire. Les mères sont ainsi. Elles ont une curieuse relation avec l’uniforme. Elles le lavent, elles le repassent, elles le retouchent, elles le bénissent. Chaque matin, l’uniforme va à l’école, et puis il en revient. Il est la certitude du retour.
Ziad ne reviendra pas. Ziad ne grandira pas non plus. Mais nous, les sans-repères, les orphelins d’une nation qui n’a jamais fait l’effort de se pencher sur son peuple, son énergie n’ayant jamais tendu qu’à garantir sa simple existence ; nous les réactifs, les Méditerranéens dont le sang ne fait qu’un tour, toujours prompts à en découdre pour le plaisir des autres, nous voilà grandis par la mort de Ziad. La tristesse en nous a pris le pas sur la colère. Nous ne nous battrons pas. C’est peut-être un signe, un peu tardif, de maturité.
Fifi ABOU DIB
L’un avait vingt-cinq ans et l’autre à peine douze. Depuis lundi nous les espérions, depuis jeudi nous portons leur deuil. Au fond, quand on observe les drames vécus ailleurs, les crimes pédophiles en Europe, les massacres des campus aux États-Unis, on pourrait penser que ce pays n’est pas pire qu’un autre. À la différence que chez nous, les crimes sont rarement œuvre de désaxés. Ici, tuer, même un enfant, est un « acte politique ». Le sang ne coule hélas que pour inverser les tendances dans une partie devenue inextricable. Espérait-on mettre le feu aux poudres ? À peine abattue la sinistre carte, tous les adversaires, et de concert, ont répondu « passe ». Alors, qui ? À qui profitent les pleurs d’un enfant dans la nuit, l’incommensurable douleur de la mère, le jeune corps exsangue enfoui dans les...
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