Le Liban n’a pas de pétrole (et encore moins d’idées, naturellement) ; sauf qu’on le dirait, qu’on le sait littéralement noyé, depuis toujours, sous un archicombustible que la plus timide des flammèches peut embraser comme le plus insensé des Apocalypse soon : les dissensions intercommunautaires, prélude scientifique à la guerre civile.
Dans les pires moments, dans les pires tourments de la période 75-90, on ne kidnappait pas un enfant de 12 ans – le faisait-on par erreur, par incapacité, sur le moment, d’agir autrement, qu’on le relâchait quelques minutes, quelques heures plus tard. Même le plus retors, le plus pervers des scénaristes du grand chaos n’oserait pas imaginer les conséquences infinies d’une éventuelle découverte, dans ce contexte absolument inflammable, d’un cadavre adolescent ; personne n’oserait imaginer les tonnes de don de soi que les principaux leaders communautaires seraient obligés d’offrir pour éviter d’interminables massacres.
Si le kidnapping des deux Ziad était une vendetta, ils devraient être rendus très vite à leurs familles respectives, à leurs mères mutilées, en contrepartie ou pas de quelques sacs de bons dollars. Le truc, le sale truc, c’est que l’on n’attend pas trois mois, en principe, avant de vouloir se venger, aussi givré qu’est censé se déguster ce sinistre plat. Alors, dans le cas contraire, si le rapt de Wata Mousseitbé n’était pas une vendetta, à quels exigences a-t-il obéi, dans quel but ? Et pourquoi maintenant, c’est-à-dire au lendemain de la rencontre-tasse de thé entre Ban Ki-moon et Bachar el-Assad ; au lendemain donc du démarrage quasi officiel du processus onusien destiné à mettre sur pied le tribunal international ?
Nul besoin d’être expert, sorcier, observateur au long cours ou voyant pour répondre à ces questions : kidnapper deux jeunes sunnites en 2007 au Liban sous prétexte qu’ils auraient tué un jeune chiite au cours des émeutes de janvier équivaut, surtout s’ils sont assassinés, et en jetant leur voiture en pleine banlieue sud, à déclencher l’irréparable. Il n’y a pas, il ne pourrait y avoir, hormis l’éventualité de la vendetta, une autre explication – et ce qui s’est passé au niveau sunnito-chiite aurait très bien pu se faire au niveau druzo-chiite, christiano-chrétien ou islamo-chrétien, cela n’aurait rien changé à la donne. Corollaire immédiat : à qui profiterait, d’abord et surtout, une explosion du chaudron communautaire libanais ? Sans doute à beaucoup ; mais d’abord et surtout ?
Le problème n’est pas là. Au-delà des évidences, des clichés que tout, depuis cette menace faite en direct à Rafic Hariri quelques jours à peine avant la prorogation du mandat Lahoud, vient confirmer jour après jour, il faut travailler sur ceux à qui le crime ne profitera définitivement pas : les Libanais en général, Hassan Nasrallah, Saad Hariri, Samir Geagea, Walid Joumblatt, Michel Aoun, Fouad Siniora, Nabih Berry et tous les pôles de l’ex-Kornet Chehwane en particulier. Les appels à la maîtrise de soi, à la coopération tous azimuts avec les services de renseignements et de sécurité libanais, l’exhortation à ne pas, en quelque sorte, tomber dans un piège tellement gros(sier), tout cela est très honorable, très louable, mais reste la frustrante traduction d’un service absolument minimal.
Il est demandé aujourd’hui à ces hommes et ces femmes de la majorité et de l’opposition, il est exigé d’eux qu’ils se retrouvent autour de la même table pour débattre tout simplement des moyens d’éviter la guerre civile et seulement des moyens d’éviter la guerre civile. Qu’ils n’abordent ni le tribunal, ni le gouvernement d’union nationale, ni l’application de la 1701, ni le lancement de Paris III, qu’ils n’abordent rien sauf cette urgence incroyable d’éviter la guerre civile.
Lorsque même l’union sacrée disparaît, se dynamite, c’est que le temps de la partition est définitivement arrivé. S’y déroberaient-ils, refuseraient-ils de débattre aujourd’hui plutôt que demain autour de ce sujet et de concrétiser sur le terrain, qu’ils signifieraient clairement et indiscutablement leur volonté de passer au plus vite à la fédéralisation du Liban. C’est leur droit le plus strict, à condition qu’ils aient le courage de le dire franchement et de l’assumer totalement ; à condition bien sûr qu’ils le fassent sans passer par la case 75-90.
Ziyad MAKHOUL
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