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Actualités - Opinion

PERSPECTIVE Un épais et immense écran de fumée Michel TOUMA

Trente-deux ans après le funeste 13 avril 1975, le Liban entame cette semaine une nouvelle année de crise existentielle. Une crise qui est loin d’avoir éclaté au grand jour en 1975 et qui remonte plutôt aux premières années de l’indépendance de 1943, voire aux lendemains de la proclamation du Grand Liban, en 1920. Depuis, beaucoup, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts et le contexte national et sociopolitique du pays a radicalement changé. Deux ans après la révolution du Cèdre et l’intifada de l’indépendance 2005, nous sommes ainsi très, très loin de la fronde de certains milieux sunnites qui, au début du XXe siècle, refusaient l’idée même d’une allégeance à la patrie libanaise. Nous sommes loin de la fracture de 1958 provoquée par l’obédience prioritaire de ces mêmes milieux sunnites au nassérisme panarabe qui risquait de reléguer au second plan le libanisme dont les chrétiens se faisaient le porte-étendard. Nous sommes loin aussi des clashes de 1969 et 1973 entre les fractions chrétiennes et les organisations palestiniennes armées défendues bec et ongles par l’islam politique. Nous sommes loin, enfin, du grand clivage islamo-chrétien apparu en 1975 sous le couvert de la lutte contre ce qui était alors qualifié de « maronitisme politique ». Aujourd’hui, après plus de trente ans de guerres, d’occupations, de tutelle, d’hégémonie, d’interférences régionales, de laminage systématique des institutions et de l’autorité étatiques, la lente évolution qu’a connue la cause libanaise a débouché sur une situation nouvelle qui il y a quelques années encore était totalement inespérée : les organisations palestiniennes ont été contraintes d’abandonner leur emprise sur l’échiquier libanais ; les Israéliens ont appliqué la résolution 425, abandonnant ainsi la carte libanaise ; les Syriens, bon gré mal gré, ont été forcés de se retirer du Liban, mettant fin, sous la double pression de la communauté internationale et des manifestations de masses libanaises, à trois décennies de tutelle et d’occupation. Mais plus important encore que ce triple acquis d’ordre régional est l’évolution cruciale intervenue, dès la fin de 2004, sur la scène politique locale. Pour la première fois peut-être depuis la proclamation du Grand Liban, chrétiens, sunnites et druzes tiennent un même discours politique sur les grands dossiers géopolitiques qui font l’objet d’un large débat national. L’adoption de la résolution 1559 et, surtout, le tragique attentat du 14 février 2005 ont constitué un catalyseur qui a poussé les leaderships sunnite et druze à rejoindre pratiquement le camp de Kornet Chehwane et de Bkerké en s’alignant totalement sur la ligne de conduite souverainiste et libaniste qui a de tout temps caractérisé le comportement des fractions politiques chrétiennes depuis l’indépendance de 1943. C’est essentiellement en prenant en considération cette double évolution régionale et locale que la crise actuelle devrait être perçue. Ne pas en tenir compte dans tout positionnement à l’égard des développements en cours reviendrait à faire preuve d’un manque total de discernement et de lucidité politiques. Car l’enjeu véritable auquel est actuellement confronté le pays est précisément de sauver, de préserver et de consolider cette série d’acquis historiques obtenus au prix de considérables sacrifices et du sang de nombreux martyrs. L’enjeu aujourd’hui n’est nullement de rectifier la politique économique ou budgétaire du gouvernement, d’obtenir la formation du Conseil constitutionnel, de rééquilibrer la répartition des portefeuilles au niveau de l’Exécutif, de pallier les failles (aussi nombreuses soient-elles) de la gestion gouvernementale, ou d’aboutir à une participation plus équitable dans l’exercice du pouvoir. Ces diverses revendications sont, certes, importantes et vitales, mais elles ne représentent dans le contexte présent que de menus détails marginaux et constituent en réalité un épais, un immense écran de fumée qui cache (mal) la contre-offensive syrienne et iranienne, enclenchée dès le lendemain du Printemps de Beyrouth. Une contre-offensive qui a atteint son apogée avec la démission des ministres chiites, avec le déplorable sit-in du centre-ville, le dérapage des 23 et 25 janvier dernier et, d’une manière générale, le blocage institutionnel provoqué par l’opposition. Un blocage dans le plus pur style syrien qui n’est pas sans rappeler celui qui avait visé (toujours à l’instigation de Damas) le régime du président Amine Gemayel dans les années 80 ou aussi (ironie du sort…) le gouvernement du général Michel Aoun en 1988-1989. L’alternative qui s’offre aujourd’hui au pays revêt peut-être un caractère manichéen, mais elle est on ne peut plus claire. Les Libanais ont à choisir entre : d’une part, l’application des résolutions 1559 et 1701 (donc le désarmement du Hezbollah et des milices palestiniennes), l’ombrelle onusienne dont bénéficie le pays depuis 2004, le soutien de la communauté internationale à l’indépendance politique et la souveraineté du Liban, le plan en sept points de Fouad Siniora, qui implique la réactivation de l’accord d’armistice de 1949, donc la fin de l’état de belligérance avec Israël ; ou, d’autre part, le projet politique de Hassan Nasrallah et la satellisation du Liban par l’axe irano-syrien, avec tout ce que cette option entraîne comme déséquilibre sociopolitique interne et instabilité chronique faisant du Liban un perpétuel champ de manœuvres et de confrontation exploité par les puissances régionales. Dans une large mesure, préserver « l’esprit du 14 Mars », ou les grandes options nationales défendues par la coalition au pouvoir, revient en définitive à consolider le fruit de cette longue évolution régionale et locale dont a bénéficié le Liban au fil des ans et qui a éclaté au grand jour, du moins au niveau des volets syrien et interne, à la faveur de la révolution du Cèdre. Un double défi devrait être relevé à cet égard : par le courant aouniste, d’abord, qui devrait faire preuve de plus de discernement en évitant d’occulter, comme il a tendance à le faire, la dimension régionale de la crise, et plus particulièrement l’implacable contre-offensive syrienne qui n’épargne rien ni personne ; par le Hezbollah, ensuite, appelé à choisir entre l’option souverainiste et libaniste ou ses desseins politico-régionalo-communautaires transcendant les frontières nationales. L’esprit du 14 Mars vs la « raison d’État » du Hezbollah, de la Syrie et de l’Iran. Deux logiques, deux visions du Liban s’affrontent aujourd’hui. Le véritable enjeu est là. Tout le reste n’est qu’un épais écran de fumée.
Trente-deux ans après le funeste 13 avril 1975, le Liban entame cette semaine une nouvelle année de crise existentielle. Une crise qui est loin d’avoir éclaté au grand jour en 1975 et qui remonte plutôt aux premières années de l’indépendance de 1943, voire aux lendemains de la proclamation du Grand Liban, en 1920. Depuis, beaucoup, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts et le contexte national et sociopolitique du pays a radicalement changé.
Deux ans après la révolution du Cèdre et l’intifada de l’indépendance 2005, nous sommes ainsi très, très loin de la fronde de certains milieux sunnites qui, au début du XXe siècle, refusaient l’idée même d’une allégeance à la patrie libanaise. Nous sommes loin de la fracture de 1958 provoquée par l’obédience prioritaire de ces mêmes milieux sunnites au...