Mon royaume pour un cheval !
William Shakespeare
De deux choses, l’une : soit l’État assimile le Hezbollah, l’intègre au tissu socio-politique libanais au même titre que n’importe quelle autre faction ; soit le Hezbollah, bien secondé, vampirise l’État, jette son cadavre à la mer et prend sa place. Et qu’on ne pousse surtout pas l’indécence et le culot au point d’annoncer que le jour où l’opposition gagnera les élections législatives, qu’elle réussisse à imposer les locataires respectifs de Baabda et du Sérail, eh bien le Hezbollah offrira ses armes à l’État, signera le projet d’adoption du tribunal international les yeux fermés, encouragera Paris III de toutes ses forces et fera tout pour appliquer jusque dans ses moindres détails la résolution 1701 de l’ONU.
On se demanderait volontiers pourquoi, et surtout pour qui Hassan Nasrallah a choisi d’emprunter la plus stérile, la plus obscure, la plus inutile des impasses. Parce qu’il a carrément choisi d’aller s’embourber plus loin, bien plus loin que la raison ne l’eut suggéré ; de tout sceller, tout enterrer. A-t-il décidé de lever les enchères, de les faire exploser, comme on le fait toujours pour relancer des négociations avortées, pour partir avec bien plus d’avance que le camp adverse ? A-t-il accepté de se faire, jusqu’au bout, l’exécutant d’un plan pensé et rédigé par delà les frontières libanaises ? A-t-il ressenti le besoin de regonfler le moral de la troupe du 8 Mars, de rebondir après l’échec retentissant des sit-in, des menaces (de désobéissance civile, de démissions collectives, entre autres), du rapt du Parlement ? Aucune réponse ne compte désormais autant que de savoir comment Hassan Nasrallah entend faire pour (s’)en sortir, pour que s’interrompe réellement la chronique d’une balkanisation clairement annoncée, claironnée, fignolée – une chronique qui est désormais passée à la vitesse supérieure depuis la rafale de niet assénés, en ce dimanche de Résurrection, à la face de la majorité des Libanais : non à l’État, non au tribunal, non au dialogue.
Le quatrième non est le plus surprenant de tous. Peut-être le plus inquiétant. Hassan Nasrallah, à qui l’on saura gré, à l’instar de l’ultralucide Marwan Hamadé, d’avoir dit préférer l’impasse à la guerre civile (les gens ne s’entretueront pas : ils émigreront…), semble avoir articulé tout son discours autour de la franche négation des recommandations d’un homme qui, avant de s’éteindre, a tout compris au Liban, un homme que le secrétaire général du Hezbollah considérait pourtant comme son père spirituel : cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine. C’est une chose que ce discours-fleuve, ce discours-somme, ait fini par s’imposer comme l’exacte réplique au déjà historique communiqué d’avril de Bkerké ; c’en est une (toute) autre de le voir prendre volontiers le contre-pied de ce petit livre vert qui devrait être lu et relu, régulièrement, par chaque Libanais.
Depuis près de deux mois, l’on évoquait, dans ces mêmes colonnes, le scénario mortifère des deux présidents/deux gouvernements/deux Liban. Au lendemain du discours de Hassan Nasrallah, on est exactement à sept mois et demi de sa parfaite traduction sur le terrain. L’antidote est simple : le Parlement se réunit pour adopter le projet de loi sur le tribunal international (amendé s’il le faut mais certainement pas désincarné) puis l’ONU entame sa formation ; le gouvernement Siniora démissionne pour laisser la place à un cabinet restreint totalement neutre présidé par Kassar ou Mikati et qui serait exclusivement chargé de travailler sur la stricte application de la 1701, sur le lancement des réformes pour Paris III et sur une future loi électorale ; un président de la République, un vrai, est élu en novembre – membre du 14 Mars ou président de consensus entièrement convaincu par la feuille de route de Bkerké, peu importe ; des élections législatives anticipées se tiendraient vers la fin 2008 après que la Constitution eut été profondément amendée afin, entre autres, d’ôter à n’importe quelle communauté la moindre velléité de veto ou de verrouillage institutionnel ; et que le meilleur des deux projets (l’ouverture au monde et la re-helvétisation du Liban ; l’autarcie et la lutte pérenne contre tous les Grands Satan de la planète) gagne. Sinon, c’est le haïssable, le nécessaire chapitre VII. Sinon, c’est l’insensée, l’intraitable partition.
Reste que personne, toutes tendances politiques confondues, ne peut s’empêcher de se demander, entre la poire et le fromage, si, sans l’appui du CPL, le Hezbollah aurait été aussi loin dans son jusqu’au-boutisme, dans son radicalisme ; s’il en aurait eu les moyens ? Oui ? Non ? Peut-être ? C’est aux deux formations, et à elles seules, de trancher, même si la similitude entre les propos et les intentions du secrétaire général du Hezb (au cours de son discours dominical) et ceux du porte-voix du CPL, Gebrane Bassil (recueillis ving-quatre heures plus tard par l’agence al-Markaziya) est au-delà du troublant. Hassan Nasrallah et Michel Aoun posent souvent les bonnes questions ; il est grand temps qu’ils essaient d’apporter quelques bonnes réponses.
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