Lequel des deux carnets de bal était-il le plus rempli ? Qui, d’Émile Lahoud ou de Fouad Siniora, a-t-il, en marge des travaux du sommet de Ryad, rencontré le plus de têtes couronnées ? Combien de fois l’expression de la solidarité arabe avec le Liban est-elle allée à l’État libanais et combien d’autres au gouvernement, ces deux vocables étant devenus antinomiques ?
Questions idiotes, en définitive, que seule pouvait susciter, il est vrai, une situation plus loufoque encore : à savoir la présence, aux assises de la Ligue arabe, de deux délégations rivales représentant notre minuscule pays. Absurde, la comparaison des performances l’est surtout, au fond, parce qu’il n’y a là pas trop à comparer.
Les sommets arabes ne sont pas précisément des jamborees de fervents démocrates, et jamais les potentats n’admettront qu’en des occasions solennelles l’un des leurs, aussi contesté qu’il puisse être, soit éclipsé par un vizir. Évadé pour deux jours d’une sévère exclusion interne, émergeant d’une longue hibernation diplomatique, le président Lahoud a siégé absolument aux côtés de ses pairs ; mais il n’était pas pour autant, à l’évidence, un chef à part entière. Bien que confiné dans la travée des invités de marque, Siniora continue de bénéficier, lui, du soutien politique et moral des États de la Ligue, à l’exception notable de la Syrie. Et c’est dans les termes les plus élogieux que le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, arrivé hier soir à Beyrouth, a renouvelé devant les congressistes de Ryad l’appui de la communauté internationale au Premier ministre et à son équipe démocratiquement élue. Voilà qui devrait suffire à trancher tout débat sur les scores...
C’est ailleurs, au demeurant, que réside le plus important. La solidarité avec le Liban proclamée à l’unanimité, c’est bien beau sur le papier. Mais toutes les proclamations du monde (arabe, en l’occurrence) resteront sans effet aussi longtemps que la Syrie sera en mesure de saboter systématiquement la ré-indépendance de notre pays en s’abritant confortablement derrière ses alliés locaux. Gagner la Syrie aux avantages d’un comportement nouveau ou la convaincre, au contraire, des désagréments très réels que pourraient lui valoir ses frasques libanaises : c’est sur ce terrain-là que les poids lourds arabes, royaume saoudite en tête, peuvent effectivement être utiles, même si la question se trouve indissociablement liée à celle, plus vaste, de la sourde épreuve de force entre les régimes arabes sunnites et l’Iran chiite. Plus que la déclaration du sommet de Ryad sans doute, c’est la grande explication en tête à tête qui a eu lieu mercredi entre le roi Abdallah et le président Assad qui déterminera le cours des événements.
À plus longue échéance, le Liban se trouve particulièrement concerné par l’initiative de paix qu’a avalisée le sommet. À Israël, ce plan d’inspiration saoudite offre la paix et la normalisation de ses rapports avec tous les pays arabes en échange d’un retrait des territoires occupés en 1967, de la création d’un État palestinien et d’un règlement équitable et agréé du problème des réfugiés. Le texte se réfère naturellement à la résolution onusienne de 1948 reconnaissant le droit des réfugiés au retour dans leurs foyers. Mais il est évident que pour être agréé (par Israël), un tel retour ne pourra s’opérer que sur le territoire exigu de la future Palestine. La cryptodiplomatie aidant, cela semble vouloir dire que des compensations d’un autre type – financières notamment – devraient être offertes aux réfugiés souhaitant demeurer dans les pays d’accueil. L’idée fait déjà l’objet de pourparlers secrets, assure même à ce propos la presse israélienne.
Pour les Libanais, le spectre de l’implantation définitive des réfugiés palestiniens n’est pas phénomène nouveau. Il a plané sur les crises d’avant-guerre, il a dominé de son ombre la guerre de quinze ans, il a servi de mince alibi à la pax syriana, il est toujours là bien que spécifiquement proscrit par la Constitution, bien que décrié par toutes les communautés du pays. Ce qui, en revanche, est dramatiquement nouveau, c’est que jamais le Liban, en proie aux divisions, n’a paru plus mal équipé pour y faire face.
En matière de barrage national interdisant toute possibilité de greffe forcée, on pouvait rêver mieux, tout de même, que la pâle plaidoirie du peu convaincant avocat qui a défendu hier, à Ryad, la cause du Liban.
Issa GORAIEB
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Questions idiotes, en définitive, que seule pouvait susciter, il est vrai, une situation plus loufoque encore : à savoir la présence, aux assises de la Ligue arabe, de deux délégations rivales représentant notre minuscule pays. Absurde, la comparaison des performances l’est surtout, au fond, parce qu’il n’y a là pas trop à comparer.
Les sommets arabes ne sont pas précisément des jamborees de fervents démocrates, et jamais les potentats...