On peut tromper tout le monde un certain temps,
on peut tromper un certain nombre de gens tout le temps,
mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps.
Abraham Lincoln
Le fait n’est même pas, même plus, de savoir lequel des deux trios, des deux Liban, est le plus légitime, le plus populaire, le plus séduisant, le plus rassurant. Le fait n’est même plus de garder en tête que des deux Liban présents à Ryad, il y en a un qui regarde vers l’avenir, même avec des béquilles ; l’autre qui stagne dans les remugles puants d’un passé métastasé. Le fait est simple, évident, implacable et n’a (plus) rien d’un scoop : il y a désormais deux Liban. Et le monde commence à en avoir légèrement marre : même Mahmoud Abbas et Ismaïl Haniyeh, que tout pourtant sépare, sont arrivés ensemble et souriants dans la capitale saoudienne, proclamée de facto fer de lance de l’arabité modérée ; même en Irak, il se pourrait qu’une solution s’ébauche. Parallèlement, quelque chose se dessine : les Liban, les Libanais, fatiguent le monde, ils le lassent ; les Liban et les Libanais deviennent has been. Il n’y a sans doute rien de pire.
Maigre consolation : l’Arabie saoudite ne veut pas confirmer dans la forme et dans le fond cette division qui pourtant hurle son nom. Elle a invité officiellement le seul chef de l’État à présider une délégation libanaise ectoplasmique et démissionnaire – un homme pourtant seulement reconnu par les partis prosyriens, le Hezbollah en tête, et qui obéit non pas à la Constitution de son pays, mais aux objurgations de Bachar el-Assad. Mais l’Arabie a également pris soin de convier le Premier ministre à présider une autre délégation, une vraie de vraie cette fois, comme une reconnaissance indiscutable non pas de cette supposée fraternité sunnito-sunnite, mais d’un concept qui ne lui est pas (encore) très familier : la légitimité populaire, institutionnelle, démocratique. Et l’Arabie va plus loin encore dans son nouveau rôle de chef : Abdallah surmonte son orgueil et va serrer la main de celui qui l’a insulté publiquement il n’y a pas si longtemps, Bachar el-Assad ; il s’entretient avec lui longuement, à propos d’un peu tout ; tandis que Saoud el-Fayçal, flanqué d’Amr Moussa, essaie de jouer les traits d’union entre les deux Liban. Ne serait-ce que pour éviter la débandade – la honte, elle, prend toute la place.
Et pendant que le monde, malgré tout, continue de tenter, de vouloir sauver, malgré elle, cette entité appelée Liban ; à l’intérieur, la ligne de démarcation se confirme un peu plus chaque jour ; elle s’implante, et la démonstration d’hier place de l’Étoile avait quelque chose d’insensé. Voilà désormais les députés de l’opposition qui reprochent à leurs collègues de la majorité de… se rendre au Parlement. Tout est là, condensé dans cette image d’hier, dans ces propos d’hier ; tout est là : le malheur de ces 10 452 km2, leur no future, a explosé en ce deuxième mardi aux yeux des Libanais. En déparlementarisant, l’opposition désinstitutionnalise, elle décapite donc, elle désincarne, elle dynamite tout ce qui se rapproche de près ou de loin au concept de l’État, de la souveraineté, de l’indépendance et de la démocratie.
Le fait n’est plus de savoir si cette majorité est ce qu’il y a de meilleur pour le Liban – bien sûr que non, mais elle est aujourd’hui ce qu’il y a de moins pire, et, aujourd’hui, il n’est pas permis d’être neutre, ce n’est simplement pas le moment pour l’émergence d’une troisième voie, d’une espèce de ni 14 ni 8. Le point n’est plus de savoir si on doit continuer à tendre la joue gauche, puis la droite, puis de nouveau la gauche, et ainsi de suite jusqu’à ce que plus une gifle, plus un crachat, plus une manifestation de mauvaise foi ne soient épargnés, au nom de cette pseudo-unité nationale qui n’existe plus que dans les fantasmes latents de quelques sages – bien sûr que non. Le point n’est plus de se dire si l’on peut se battre ad vitam contre l’histoire, la géographie, les axes – bien sûr que non. Le point n’est plus de savoir si l’on peut continuer à permettre aux représentants d’une seule communauté, secondés par des mono-obsessionnels totalement inaptes, à faire de la politique, de prendre en otage tout un pays juste pour faire plaisir à Ali Khamenei et à la famille Assad – bien sûr que non. Le point est de se dire qu’il est temps de faire quelque chose pour éviter que le point de non-retour ne soit atteint, dans une débauche apocalyptique et transcommunautaire d’hémoglobine, pour que les deux Liban ne voient le jour, réellement cette fois, dans les livres d’histoire. Le mot libanisation est effectivement et définitivement ringard : désormais, c’est balkanisation qui prend le dessus, qui devient ultrahype.
Pour cela, il faut agir ; guérir le mal, même si c’est par le mal. Que cette majorité qui s’est carrément déculottée pour éviter le pire agisse. Que l’on tranche, une fois pour toutes, une dernière fois. Le mode d’emploi, encore une fois, c’est le carrément inestimable Jacques Chirac qui l’a rappelé : le chapitre VII pour assurer enfin cette pierre angulaire incontournable qu’est le tribunal international, dont l’approbation rendra tout le reste beaucoup plus simple à régler. Ce chapitre VII n’a la préférence de personne, et certainement pas des Russes, et il ne fera que ramener le Liban des décennies en arrière, derrière. Que cette majorité demande enfin à Farid Makari de convoquer la Chambre. Et vienne qui veut.
Ziyad MAKHOUL
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