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Actualités - Opinion

Impression La porte du vent

Je n’ai jamais entendu le hurlement. Pourtant, tout le monde au village affirme l’avoir entendu au moins une fois. Mes pas m’ont entraînée, souvent, là d’où ça vient, là-haut sur la crête, entre les deux rochers géants qui forment un petit couloir. Je n’ai rien vu d’étrange. Rien que le froid sec et pierreux qui sévit en cette contrée après la neige, et la terrible beauté du monde à mes pieds d’enfant. Quelques coquillages aussi, pétrifiés d’avoir été abandonnés il y a si longtemps par la mer. Mais nulle bête sauvage, pas même un vieux loup, ni une hyène ni un chacal ou l’un de ces ours de petite taille que l’on capturait par ici et qui faisaient la fortune des forains. Pas même un lièvre, ils ne sortent que la nuit, ni la trace d’un sanglier dont j’ai appris dans les livres à reconnaître la présence aux blessures des écorces. Il n’y a là que des papillons blancs célébrant quelque buisson de baies sauvages. Il n’y a que le silence parfois interrompu par le chevrotement d’un troupeau qui passe, quelques billes de crottin vite repérées par les mouches et des touffes de duvet prises dans les ronciers. Les odeurs elles-mêmes sont volatiles, absorbées par la poussière, emportées par le vent. Aucun danger, jamais, n’est venu exalter ces escapades, jamais ce picotement au bout de la langue, ce fourmillement des doigts qui pressentent une menace. Par temps calme, on trouve ici une retraite idéale, un lieu magique où la pensée se met en veille, où seule la cadence de la marche occupe l’esprit. Vu de loin, pourtant, ce passage ouvert sur le vide a toujours été un lieu terrifiant. Dans mon village enclavé dans les collines, on l’appelle « La porte du vent ». Qu’une rafale s’y engouffre, et les deux rochers forment une gorge par laquelle hurle un dieu très fâché. On dit qu’en un passé lointain, une divinité de pierre y criait déjà sa colère. Elle avait probablement la forme fruste des totems antiques. Quelque chose d’un humain sans visage, mais debout, avec une cavité en son milieu où grondaient les tempêtes. Un peu plus à gauche, en suivant la ligne de crête, une chapelle minuscule s’est élevée en hommage à la Vierge sur ordre de quelque seigneur croisé. Tout porte à croire qu’à un moment de l’histoire, les deux monuments ont existé ensemble. La Vierge, comme la plupart des vierges, gardait un œil sur la mer et guettait les vaisseaux, quand la divinité, elle, surveillait le village. Ainsi, avons-nous prospéré, croisés de Croisés au croisement des vents, poulains frustes et indomptables. Seules pouvaient nous soumettre en ce temps, la tendresse de la divine mère et la crainte d’un père inconnu et hurleur. La statue est tombée dévorée par son cri, érodée par l’haleine glacée du Nord. Seule est restée la chapelle, bulle d’espérance, refuge des affligés. De cette victoire discrète est né un nouveau règne. Bonne fête des mères. Fifi ABOU DIB
Je n’ai jamais entendu le hurlement. Pourtant, tout le monde au village affirme l’avoir entendu au moins une fois. Mes pas m’ont entraînée, souvent, là d’où ça vient, là-haut sur la crête, entre les deux rochers géants qui forment un petit couloir. Je n’ai rien vu d’étrange. Rien que le froid sec et pierreux qui sévit en cette contrée après la neige, et la terrible beauté du monde à mes pieds d’enfant. Quelques coquillages aussi, pétrifiés d’avoir été abandonnés il y a si longtemps par la mer. Mais nulle bête sauvage, pas même un vieux loup, ni une hyène ni un chacal ou l’un de ces ours de petite taille que l’on capturait par ici et qui faisaient la fortune des forains. Pas même un lièvre, ils ne sortent que la nuit, ni la trace d’un sanglier dont j’ai appris dans les livres à reconnaître...