Il faut agir pour qu’un jour le Liban ne soit pas « le remords du monde », avertissait à la fin des années 80 Jean-Paul II. Conscient que notre pays pouvait offrir un précieux modèle de société pluraliste au monde, le pape en appelait alors aux grandes puissances, leur demandant d’intervenir pour empêcher la destruction du Liban.
Aujourd’hui, il est un autre défi aussi grand, mais moins visible, qui menace le Liban. C’est celui des conditions de renouvellement de ses élites.
Un concours de circonstances extraordinaire nous a libérés de la présence armée syrienne, après des années de martyre, de peur, de résistance au cours desquelles des dizaines de milliers de Libanais sont tombés ou ont offert leurs vies. Nous avons vécu le 14 mars 2005 un inoubliable moment de bonheur et d’unité. Il faut désormais savoir ce que nous devons faire de ce moment ; savoir aussi ce que nous saurons ou pourrons en faire.
Le Liban est aujourd’hui soumis à une épreuve qui est aussi bien politique et militaire que culturelle, éthique et spirituelle. Notre avenir dépendra de la façon dont nous saurons y faire face. « Une civilisation se juge au niveau le plus élevé, à celui de l’élite qu’elle a su produire et qui l’incarne », avertit l’historien Henri Irénée Marrou.
Diffuse dans la société, en ce moment, est la tentation du découragement. Une tentation tout à fait justifiable à tout observateur, et qui n’épargne même pas l’élite. Il est indispensable d’y faire face.
À deux niveaux. D’abord, ce n’est plus le temps de l’aventure, mais de la construction. Ensuite, il faut bien distinguer les deux plans de la réalité et de l’idéal, et les garder distincts.
Avec le départ de l’armée syrienne, une phase de notre histoire s’est achevée, une autre a commencé. Nous ne sommes plus dans les années 70, quand des générations de jeunes Libanais se sont lancés – inconsidérément et sans préparation – dans l’aventure de la guerre. Nous avons fait notre adieu aux armes, à la fin des années 80, et il était en principe définitif. Le mouvement de réarmement qui se fait en ce moment est proprement anachronique. Une guerre ne servira à rien et, pour citer encore une fois Jean-Paul II, « la guerre est une défaite pour l’humanité ». Sur le vainqueur d’une telle guerre rejaillira la honte de la victoire. L’usage de la violence étant exclu, c’est le travail quotidien, prosaïque qui s’offre à nous, moins exaltant, moins glorieux, pourtant indispensable.
L’histoire, un cimetière de civilisations
Ensuite, et c’est aussi important, il nous faut bien distinguer les deux plans de l’espérance et de l’action politique. Il ne faut pas les confondre pour, d’une part, se mettre à l’abri du découragement, et résister, d’autre part, à la tentation de vouloir changer, par la force, ce qui ne peut changer que dans un mouvement de liberté constamment, inlassablement repris, dans le cadre des lois en vigueur, c’est-à-dire conformément à la justice, dans le respect de la personne humaine, finalité de la loi.
« L’histoire est un cimetière de civilisations », nous apprend Marrou. C’est le lieu par excellence de l’ambivalence, où ce que l’on croit éternel finit dans la poudre à lessiver et les légumes. Les hommes échafaudent des plans pour édifier des sociétés idéales, des utopies pour lesquelles ils sont prêts à mourir, pour constater quelques décennies plus tard qu’ils n’ont créé qu’une tyrannie de plus.
Prenez les sociétés arabes du XXe siècle décrites par Ghassan Tuéni dans son ouvrage Un siècle pour rien. Un siècle à tenter de sortir le monde arabe de sa somnolence culturelle – et de sa torpeur spirituelle – pour le faire entrer dans la modernité, et quoi au bout ? Des présidences qui se transforment en régences et en dynasties, des dictatures militaires, des peuples soumis, des générations sacrifiées, les cachots qui gémissent en attendant les lendemains qui chantent… et la montée de l’extrémisme religieux et l’atroce tuerie quotidienne de la guerre d’Irak.
Nous disons tout cela aussi parce qu’un sommet arabe se prépare en ce moment et que, consternés, les Arabes se mobilisent pour « éteindre les braises » de l’affrontement entre sunnites et chiites qui ravage l’Irak et dont nous avons eu l’effrayant avant-goût.
Laisser jouer la démocratie
Que faire du 14 Mars ? Surtout pas une utopie de plus. Gardons bien distincts les plans de l’histoire et de l’espérance, et bâtissons une société plus juste, sans essayer de reproduire à tout prix cet éblouissement, en regardant vers l’avant.
La crise au Liban n’est pas seulement politique ; elle est aussi religieuse et spirituelle, en raison même de la composition de la société. C’est une sorte de choc des civilisations, pour la bonne raison que ce qui entre en conflit, ce ne sont pas seulement des intérêts, mais des valeurs sociales et religieuses, et à l’échelle non d’un petit pays, mais d’une vaste région comprenant le monde arabe et une bonne partie du monde islamique.
C’est en gardant cette réalité à l’esprit que nous pouvons déterminer ce que nous devons faire pour régler la crise interne.
Sur le plan politique, à côté de tous les autres combats dont nous nous faisons les hérauts, combat pour la justice, combat pour la Palestine, combat contre l’impérialisme, il faut surtout se battre pour laisser jouer la démocratie. Certes, les institutions sont grippées, au niveau national, mais qu’est-ce qui nous empêche de laisser jouer la démocratie à l’intérieur même des partis, tous les partis ? Travaillons non pour des partis monolithiques avec un chef et des moutons, mais pour des partis démocratiques où l’émergence et l’avancement des militants sont garantis. C’est là une des dimensions de la cohérence entre ce que nous croyons et ce que nous faisons. Et c’est là un des moyens les plus sûrs pour le renouvellement des élites. Quand on voit le degré d’immaturité de certains de nos chefs politiques, ce n’est pas au Moyen Âge que l’on se croirait, mais à la préhistoire.
Des combats de grande envergure nous attendent sur les plans intellectuel, religieux, spirituel. Les universités doivent être sollicitées. Sommes-nous un peuple ou une fédération de communautés ? Notre volonté de vivre en commun est-elle suffisante pour que nous formions un peuple ? Voilà un bon sujet de colloque, que les universités devraient développer, si elles souhaitent véritablement jouer leur rôle d’avant-garde intellectuelle, et non seulement d’usines à diplômes.
Pensée unique contre pluralisme
Il faut aussi nous réveiller d’une torpeur spirituelle qui n’épargne personne. Le défi que lance le Hezbollah au Liban est culturel et spirituel, avant d’être politique et militaire. C’est la pensée unique contre le pluralisme. Le Liban comme modèle de société doit pouvoir assimiler le défi que lui lance ce projet de société.
Il nous faut, en même temps, rechercher les points de convergence religieuse qui nous permettront de faire le meilleur usage de la réalité que l’histoire nous propose et bâtir une cité habitable, aux espaces de liberté suffisants.
S’il est un reproche à faire à certains courants qui ont fait le 14 Mars, c’est d’avoir omis, ou oublié, dans leur anthropologie et leur praxis politique, que l’homme est un être qui s’interroge sur le sens de l’Être. Que l’espoir n’est rien sans l’espérance, malgré le principe de l’autonomie du politique explicitement reconnu par le concile Vatican II.
Au Liban, le renouveau culturel passera par le renouveau intellectuel et spirituel, et la fin du divorce entre foi et raison. Nous ne pouvons ni compléter, ni suivre, ni copier, ni plaquer sur la réalité libanaise des schémas développés en d’autres temps et sous d’autres cieux, que ce soit en 1789 ou au siècle dit des Lumières, au temps de la révolution industrielle, de la Nahda ou en 1917. C’est un modèle original de développement qu’il faut concevoir pour le Liban, même si certaines de nos séquences historiques ressemblent à d’autres.
Ce plaquage ne peut se produire, d’abord parce que tous ces modèles ont fait leur temps et que les sociétés occidentales sont elles-mêmes bloquées à un certain niveau de développement démocratique et spirituel. La civilisation occidentale s’est elle-même transformée, dans certaines sphères, en une culture du plaisir et de la mort caractéristiques des époques de décadence.
Il ne faut pas figer la révolution du Cèdre et pleurer une intifada avortée, mais continuer le combat pour l’avènement d’une société plus juste, plus démocratique, plus humaine, tout en sachant que ce but pourrait ne jamais être atteint, pour la bonne raison que nous sommes plus souvent dans la pesanteur que dans la grâce.
Un patrie est confiée à nos soins. Le risque est grand, par exemple, que le Liban disparaisse comme patrie de la convivialité, comme ces civilisations dont parle Toynbee qui grandissent et meurent, avant d’avoir pu porter leurs fruits. Il dépend de chacun de nous que le Liban ne disparaisse pas, sinon géographiquement, du moins de nos cœurs et en tant que valeur de civilisation.
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Aujourd’hui, il est un autre défi aussi grand, mais moins visible, qui menace le Liban. C’est celui des conditions de renouvellement de ses élites.
Un concours de circonstances extraordinaire nous a libérés de la présence armée syrienne, après des années de martyre, de peur, de résistance au cours desquelles des dizaines de milliers de Libanais sont tombés ou ont offert leurs vies. Nous avons vécu le 14 mars 2005 un inoubliable moment de bonheur et d’unité. Il faut désormais...