Le pays dans lequel nous vivons n’a jamais été aussi mort que depuis le jour où les deux parties antagonistes ont clamé avec ferveur leur attachement à la vie et à la coexistence. Ne s’arrêtant pas à un paradoxe près, on est en droit de se demander pourquoi les espoirs suscités depuis la révolution dite du Cèdre furent douchés aussi brutalement.
Les troubles dans lesquels se débat le Liban depuis la révolution du Cèdre peuvent être interprétés selon un prisme mettant l’accent sur les tares de la transition démocratique. La discipline des relations internationales a justement pour but d’offrir des grilles de lecture pour donner une intelligibilité aux évènements politiques et sur cette base d’offrir des recommandations aux gens de pouvoir et aux citoyens.
La transition démocratique
Je vais me concentrer sur une étude traitant des problèmes engendrés par la transition démocratique. Une recherche fut menée par deux politologues – Edward Mansfield et Jack Snyder – dans les années 1990 et débuta par un constat résultant d’un travail statistique sur les États en conflit depuis 1945 : les régimes dits stables sont les démocraties (France, Australie, États-Unis) ainsi que les dictatures (Syrie, Corée du Nord). Les États dits instables (c’est-à-dire perméables aux conflits et aux institutions vulnérables) sont les États en phase de transition démocratique. Ce travail était adressé en tant que mise en garde pour Bill Clinton et sa doctrine de démocratisation à outrance (poussée par la croissance économique dans son « Consensus de Washington ») reprise avec une variation par George W. Bush (son « Nouveau Moyen-Orient » en « remède » aux extrémismes).
Ils situent l’instabilité dans le transfert du pouvoir d’une classe dirigeante à une autre. En effet, la vieille caste au pouvoir, soucieuse de garder ses privilèges, change et redéfinit la teneur de son discours nationaliste puis cimente les forces populaires en créant un climat d’insécurité – ou pire, un conflit armé. Les grandes démocraties ne furent évidemment pas exemptes de cette dynamique (l’Angleterre de Gladstone et la guerre de Crimée par exemple). Plus proche de nous, on rappelle le passage par Milosevic du discours communiste au discours nationaliste au début des années 90.
Le cas libanais
Dans la configuration libanaise, nous voyons cela se produire de la même manière. L’ex-élite prosyrienne (Hariri, Joumblatt) a réussi à se maintenir au pouvoir en surfant sur la vague populaire du Printemps de Beyrouth. Les mea culpa ont certes fusé mais ils n’en sont pas moins restés incomplets (regrets concernant les allégeances à la Syrie mais rien sur la rupture avec les pratiques quasi mafieuses de l’ère syrienne). La principale communauté « perdante » – pour schématiser le problème – étant celle des chiites voyant leurs privilèges mis sur la table sans qu’il n’en soit fait autant avec ceux des zaïms au pouvoir aujourd’hui. On pense entre autres au débat sur les armes du Hezbollah ainsi qu’au réseau clientéliste de Nabih Berry, avec les diverses réformes administratives.
La guerre de juillet prend un autre sens dans ce cas-là. Il n’est plus tellement question d’allégeance aux régimes syrien ou iranien, mais de polariser la population autour d’un discours nationaliste contre un ennemi commun externe (réécouter le premier discours de Hassan Nasrallah après le déclenchement de la guerre). Même si on ne peut nier le support financier et moral de la Syrie et de l’Iran, force est de constater que le conflit libanais n’aura pas beaucoup affecté la teneur des discours syriens et iraniens qui ont gardé leurs constantes tant sur le tribunal international que sur la question nucléaire. De plus, la relation du Hezbollah avec l’Iran aura été moins bénéfique à ce dernier que la relation de l’Iran n’aura été nuisible au Hezbollah. En effet, l’éradication de la milice avait été perçue comme essentielle pour contrer les prétentions « hégémoniques » de l’Iran dans la région.
Dans le cadre de la théorie de la démocratisation, les facteurs internes prennent donc le dessus sur les facteurs externes et les conseils prodigués pour une saine transition démocratique diffèrent par rapport à ceux entendus jusqu’à présent.
Quelques recommandations
a- Il faut avant tout offrir l’équivalent de ce que les Anglo-Saxons appellent un « golden parachute » – à savoir une immunité – pour les membres corrompus et/ou criminels de l’ancienne classe pour les écarter en douceur du pouvoir, quitte à les juger plus tard (le cas Pinochet). L’approche du général Aoun par exemple consiste à ouvrir tous les dossiers de l’après-guerre. Cet aimable programme pourrait se trouver contre-productif vu que les anciens barons ont su garder à ce jour une capacité de mobilisation effective. Il suffit de voir l’ampleur des émeutes des 23 et 25 janvier pour le constater. Deux choses sont essentielles à ce stade :
1- montrer aux politiciens qu’ils peuvent survivre politiquement sans être amenés à créer des troubles – qu’ils soient externes (la guerre de juillet) ou internes (le possible emploi de la violence récemment), 2- marquer l’attachement à de nouvelles « règles du jeu » et les faire respecter, le temps de décrisper les liens partisans. Le changement de la classe politique ne peut se faire que dans la durée.
b- Une seconde initiative serait de renforcer l’indépendance de la presse pour qu’elle puisse jouer pleinement son rôle de garde-fou afin de démonter les langages populistes des leaders et de ramener à l’ordre du jour les débats qui intéressent les Libanais (environnement, inflation, sécurité routière, etc.).
c- L’importance des clubs culturels ou associations sportives ainsi que le rôle des célébrités ne peuvent être négligés. Ils servent à cimenter le sentiment d’union nationale par intermittence (un match de basket, un Libanais en finale de Star Academy ou un concert de Feyrouz). Ils permettent surtout de détourner l’attention des clivages confessionnels : clubs de randonnées, philatélie, judo, etc. créent des « esprits de corps » pouvant transcender les clivages politiques.
d- Enfin, il faut renforcer les symboles de l’État. Cela signifie qu’il faut tenir pour responsables les élus en fonction de leurs prérogatives et de la teneur de leurs discours. Le but est de réduire l’influence des zaïms et de juger les élus au vu de leurs promesses.
Dans notre cas, la majorité au pouvoir n’est certes pas dominée par des politiciens au passé immaculé ; elle se retrouve néanmoins prise au piège de son propre discours d’État de droit et voit sa marge de manœuvre extrêmement réduite. Elle est de plus prise en étau entre la vigilance zélée de l’opposition et une communauté internationale lasse de délivrer des chèques en blanc (même si les prêts conditionnés sont moins nombreux pour Paris III que Paris II).
Le tournant pris par l’opposition depuis le 1er décembre est de ce fait malheureux, car il induit un principe de réciprocité si les partisans de cette dernière venaient au pouvoir, ce qui paralyserait le pouvoir de manière cyclique. Les sunnites, à titre d’exemple, pourraient sortir du gouvernement et le juger illégitime, invoquant l’esprit de Taëf. L’opposition n’avait jamais été aussi efficace que quand elle prévenait les scandales à venir par voie de presse ou dans l’hémicycle. L’impatience aura nui au lent apprentissage de l’exercice démocratique.
Cette lecture des évènements est, bien sûr, incomplète – une théorisation pour les systèmes multiconfessionnels serait judicieuse – mais elle a le mérite de jeter une lumière nouvelle sur les prochaines stratégies à appliquer pour arriver à un régime plus stable, sans violence.
En espérant échapper à ce sentiment de fatalité qui inspira cette réflexion à Conrad : « Il était écrit que je fusse loyal au cauchemar de mon choix. »
Serge YARED
Chercheur
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