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Fuir Bagdad et sa région, à tout prix

Ils sont jeunes et bien portants, âgés de 25, 28 et 31 ans. Presque nés avec le régime de Saddam Hussein. Un traducteur, un professeur, un ex-policier. Trois exilés à l’intérieur des frontières de l’Irak, otages d’une guerre civile qu’ils rêvent de fuir. Le plus âgé, Louis – un prénom d’emprunt – s’imaginait interprète, comme son père. Il a opté pour un diplôme d’anglais, brillamment obtenu. Pour Louis, après la chute du régime en avril 2003, dans la zone verte ultrasécurisée du centre de Bagdad, les offres d’emploi américaines pleuvaient. Maintenant, quand on le joint sur son portable et qu’il n’est pas tout seul, il répond juste « Dakika » (une minute), et rappelle plus tard : s’il parlait dans la langue de Shakespeare, on risquerait de le prendre pour un « traître », expliquera-t-il après. « Un de mes meilleurs amis travaillait pour la coalition. Un soir, des hommes en armes sont venus le chercher chez lui. Ils ont dit à ses parents : “Votre fils va payer pour avoir trahi son pays” », raconte-t-il. C’était début janvier. L’ami n’est jamais revenu, et Louis a préféré quitter l’entreprise américaine qui l’employait. Désormais, il prie : il est candidat pour un emploi à Erbil (350 km au nord de Bagdad), au Kurdistan, loin des violences, et il espère pouvoir y emmener son frère aîné, sa sœur et sa mère. Il n’en sera pas à sa première fuite. Début 2006, Louis et sa famille, des chrétiens, avaient déjà été chassés du quartier majoritairement sunnite de Doura (sud de Bagdad), où ils s’étaient installés quatre ans plus tôt. Un cousin éloigné avait reçu un avertissement : « Ce n’est pas chez vous ici. Partez ou vous serez tués », disait le message. Mohammad, ex-professeur assistant de 28 ans, sunnite au visage espiègle, vit un double exil. Il ne peut plus enseigner à l’Université de Bagdad, car des milices chiites qui y sont, selon lui, implantées risqueraient de le tuer. Et, il est aussi, dit-il, interdit de séjour dans son village, très proche d’Abou Ghraib, à l’ouest de Bagdad. Là-bas, des membres de sa tribu se battent avec des groupes armés affiliés à el-Qaëda et ce fils de riches commerçants est devenu une « prise » de choix. Le 4 février, Mohammad a bravé une fois de trop le danger. Il s’est rendu dans son village pour voir sa mère. Alors qu’il faisait des courses, il a été repéré, kidnappé, jeté dans un coffre. On l’a enfermé dans une maison à l’abandon, les mains liées. À la faveur de combats entre ses ravisseurs et un autre groupe, à l’aide de bouts de verre brisés, il s’est libéré et a pu miraculeusement se sauver, après avoir nagé dans le Tigre, de nuit, pour ne pas être repéré. Depuis, Mohammad n’a plus vu sa mère, une veuve de 69 ans. Elle s’est réfugiée chez des proches. Lui, il postule pour une bourse d’études au Costa Rica, histoire de pouvoir fuir l’enfer de Bagdad, au moins pour un an. « On a tout perdu, même l’ambition. À mon âge, j’ai déjà de la tension : quand je commence à réfléchir, c’est catastrophique », confie-t-il. Et puis il y a l’ex-policier Hassan. Vingt-cinq ans, marié depuis novembre 2005 à une cousine, père d’un bébé de six mois. En 2006 encore, la vie souriait à Hassan. Garde du corps à Bagdad, il faisait des allers-retours à Falloujah, fief de l’insurrection sunnite à 50 km à l’ouest de la capitale, où son épouse restait avec sa famille. Ce sunnite n’était pas inquiété. Maintenant, c’est devenu très compliqué, raconte-t-il. Le couvre-feu commence à 20h 00. Et, sur la route, il y a « 13 barrages », tenus par des policiers « chiites » dont il a peur. Sur les 20 derniers kilomètres, el-Qaëda rôde. Or, à Falloujah, même les anciens policiers seraient accusés d’avoir collaboré avec les Américains. « Un policier a été retrouvé mort la semaine dernière avec un mot sur sa poitrine : “apostat” ». Alors Hassan ne rentre plus chez sa femme. Il se demande comment obtenir un visa pour l’Europe ou n’importe où dans le monde.
Ils sont jeunes et bien portants, âgés de 25, 28 et 31 ans. Presque nés avec le régime de Saddam Hussein. Un traducteur, un professeur, un ex-policier. Trois exilés à l’intérieur des frontières de l’Irak, otages d’une guerre civile qu’ils rêvent de fuir.

Le plus âgé, Louis – un prénom d’emprunt – s’imaginait interprète, comme son père. Il a opté pour un diplôme d’anglais, brillamment obtenu. Pour Louis, après la chute du régime en avril 2003, dans la zone verte ultrasécurisée du centre de Bagdad, les offres d’emploi américaines pleuvaient. Maintenant, quand on le joint sur son portable et qu’il n’est pas tout seul, il répond juste « Dakika » (une minute), et rappelle plus tard : s’il parlait dans la langue de Shakespeare, on risquerait de le prendre pour un « traître »,...