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Actualités - Opinion

L’ÉDITORIAL de Issa GORAIEB Le rouge et le vert

Il y a plus de trente ans déjà, l’Iran inspirait une sainte terreur aux royaumes pétroliers du Golfe, affolés par la mégalomanie du chah Mohammad Reza Pahlevi et ses achats massifs d’armements ultramodernes. Cette peur ne fit que croître, bien sûr, avec l’avènement d’une république des ayatollahs bien décidée à exporter la révolution islamique chez ses voisins, dont plus d’un abrite d’importantes populations chiites. Dès lors, c’est de toute la puissance de leurs intarissables stocks de pétrodollars que ces royaumes appuyèrent l’Irak de Saddam Hussein, engagé dans la longue et meurtrière guerre du Chatt el-Arab. À cette époque, un État, un seul, était en mesure de jouer les médiateurs entre Téhéran et les émirs, et c’était la Syrie. Non point que celle-ci eut adopté une quelconque neutralité puisque le régime baassiste, faisant fi de la solidarité interarabe, s’était résolument rangé aux côtés de l’Iran, contre ses frères ennemis d’Irak. Néanmoins, le président Hafez el-Assad avait réussi le prodigieux exploit de se rendre indispensable à tous et de rafler ainsi la mise sur les deux tableaux : de l’Iran auquel elle offrait une mince mais précieuse couverture arabe, la Syrie obtenait du pétrole à bas prix ; et elle se faisait rémunérer au prix fort le réconfort qu’elle apportait épisodiquement, et non sans avoir fait monter les enchères, aux têtes couronnées du Golfe. Plus que jamais, les rois du pétrole continuent d’avoir peur de l’Iran ; mais ce n’est plus la Syrie qui peut encore y pourvoir grâce à son art consommé de l’extorsion. C’est même tout le contraire qui se produit, c’est le Perse Ahmadinejad, attendu aujourd’hui à Ryad, qui va s’efforcer d’arrondir les angles entre le roi Abdallah et Bachar el-Assad. Ce simple paradoxe en dit long sur l’effroyable isolement international et arabe frappant Damas depuis la cavalière reconduction du mandat présidentiel d’Émile Lahoud, l’assassinat de Rafic Hariri et le retrait des troupes syriennes du Liban. La Syrie n’a rien perdu, certes, de son pouvoir d’obstruction en Palestine et de nuisance dans son ancienne chasse gardée libanaise. Mais de là où elle régnait naguère en maître dans notre pays, elle doit désormais concéder une substantielle partie de ce pouvoir à l’Iran, un allié devenu protecteur. Mieux, de là où elle était le principal bénéficiaire du chantage à la menace iranienne, elle devient inévitablement objet potentiel de tout compromis entre Téhéran et Ryad. Car il y a bien davantage en jeu que la question syrienne. Le représentant de la première puissance chiite dans la patrie des wahhabites : si cette visite est proprement historique, c’est surtout parce qu’elle traduit une volonté commune d’éviter à tout prix une aggravation des antagonismes sunnito-chiites qui, depuis des années déjà, ensanglantent l’Irak, empoisonnent gravement la vie politique au Liban et sont susceptibles même de déborder le Moyen-Orient. L’interventionnisme idéologique effréné de l’Iran, la contre-offensive des gouvernements sunnites arabes, tout cela a porté à son point de rupture une coexistence chaque jour plus malaisée et dont il était devenu impossible (et vain) de travestir les failles sectaires. C’est donc une véritable ligne rouge qui est salutairement venue barrer le vert d’Islam, et il faut espérer que cette négociation, discrètement engagée il y a des mois, ne se satisfera pas d’une simple trêve commandée par l’urgence de la situation. Que l’initiateur de cette concertation soit le prince Bandar, sans doute le Saoudien le plus proche de la famille Bush, montre clairement que Washington l’a encouragée et bénie. Et parce qu’un signe précurseur arrive rarement seul, voilà l’Administration US qui revient peu à peu, sans avoir l’air d’y toucher, sur son refus catégorique de tout contact avec l’Iran et la Syrie. Dans une semaine se tiendra ainsi à Bagdad une conférence régionale sur le casse-tête irakien, qui groupera notamment Américains, Iraniens et Syriens. Et pour la première fois depuis 2005, une adjointe de Condoleezza Rice se rendra prochainement en Syrie pour des entretiens sur les réfugiés irakiens. Cette amorce de dialogue, faut-il s’en féliciter ou la redouter en dépit de l’assurance américaine, renouvelée cette semaine à Walid Joumblatt, que le Liban n’est en aucun cas négociable ? Ce qui est d’une navrante évidence, c’est notre degré de dépendance absolument sans précédent aux développements d’outre-frontière. Il aura suffi que les choses bougent au-dehors pour que se calment sur la scène intérieure les ardeurs belliqueuses, que disparaissent comme par magie les échanges d’insultes et d’imprécations, que s’installe un étrange silence, qu’apparaisse dans toute sa splendeur l’immensité d’un vide politique contrastant cruellement avec l’indomptable vitalité de ce pays. Issa GORAIEB

Il y a plus de trente ans déjà, l’Iran inspirait une sainte terreur aux royaumes pétroliers du Golfe, affolés par la mégalomanie du chah Mohammad Reza Pahlevi et ses achats massifs d’armements ultramodernes. Cette peur ne fit que croître, bien sûr, avec l’avènement d’une république des ayatollahs bien décidée à exporter la révolution islamique chez ses voisins, dont plus d’un abrite d’importantes populations chiites. Dès lors, c’est de toute la puissance de leurs intarissables stocks de pétrodollars que ces royaumes appuyèrent l’Irak de Saddam Hussein, engagé dans la longue et meurtrière guerre du Chatt el-Arab.
À cette époque, un État, un seul, était en mesure de jouer les médiateurs entre Téhéran et les émirs, et c’était la Syrie. Non point que celle-ci eut adopté une quelconque...