Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Follement queen

Neuvième semaine de 2007. Dans cette indispensable et heureuse correspondance par mails interposés que chacun des journalistes de L’Orient-Le Jour tient avec ses lecteurs depuis de longs mois, je retiendrai le dernier courriel en date de Claudine, Suisse : « Je constate avec tristesse que l’opposition a pris les médias et les grands journalistes dans un vulgaire piège qui a pour nom : en mal ou en bien, l’essentiel est que l’on parle de moi… Vous par exemple, vos derniers articles n’évoquent que le Hezbollah, M. Nasrallah, M. Berry, etc. » C’est vrai, elle a raison. Et cette phrase du très caustique Karim, qui m’emmène souvent dans son taxi jusqu’à ce clavier et cet écran d’ordinateur : « Alors… Qu’est-ce qui pourrait bien sortir de ce crâne aujourd’hui ? Tu n’en as pas marre d’écrire toujours à propos de la même chose ? Tout tourne en rond dans ce pays, tu devrais pondre un papier sur moi, ça te changera », qu’il sourit. Lui aussi a tout juste. D’un autre côté, il y a l’actualité, le quotidien qui commandent, et aux impératifs desquels est censé souscrire un journaliste traitant de la politique locale. Qui ne rêve pas de commenter, d’analyser dans le désordre : une séance parlementaire et des propositions de lois historiques ; le programme d’un président de la République digne de ce nom ; un fabuleux ordre du jour d’un Conseil des ministres au complet ; les arcanes d’un traité bilatéral ; les projets destinés à ancrer le Liban dans une démocratie définitive, dans une contemporanéité qui le sauvera ; à le transformer en une vraie République amoureuse de la vie ; les moyens de régénérer, transfuser une classe et une praxis politiques exsangues ; la laïcisation définitive de ce pays ; l’ouverture d’une ambassade syrienne, pourquoi pas israélienne le jour où, après les autres pays arabes, etc. ? Alors ? Alors, Helen Mirren… C’est ce fantasme d’actrice capable à la fois d’être Caesonia, l’épouse-sœur siamoise et tuberculosée de l’intérieur de Caligula-Malcolm McDowell dans le péplum très porno chic de Tinto Brass, et l’ultrabrushingée Élisabeth Windsor, God save her, qu’un gibier seul peut faire (à peine) pleurer dans le The Queen post-pont de l’Alma de Stephen Frears. Elle a reçu l’Oscar dimanche dernier. Elle a dit : Pendant un demi-siècle, Élisabeth Windsor a su garder sa dignité, son sens du devoir et… sa coiffure ; elle a salué le courage et la constance de la reine, qui, récompense ultime, pourrait la recevoir autour de quelques sandwiches aux concombres et d’un Lapsang Souchong à peine citronné. Qui est qui ? Mirren s’est inspirée de Windsor, Windsor s’inspirera désormais de Mirren ; peu importe : sans jamais imiter, sans jamais copier, l’actrice a (re)créé la souveraine, dynamitant la (souvent) mince frontière entre le réel et la fiction, elle n’a pas été, elle a fait ce pour quoi elle est payée et ce pour quoi on va la voir : elle a joué. La reine de Grande-Bretagne n’est jamais venue dans l’arène du Liban. Que serait-elle venue faire, d’ailleurs, dans ce pays qui n’a rien à voir avec le Commonwealth, et elle dont le rôle politique se limite à lire le discours du Premier ministre devant les lords et les ladies ? Elle aurait pu venir en touriste. Mais la reine ne fait pas de tourisme. Ou alors, de chez elle, du palais. Elle pourrait pourtant venir juste par curiosité. Ne serait-ce que pour passer quelques heures, une ou deux, pas plus, avec celui qui se voit désormais jouer mal, très mal, à la reine d’Angleterre : Émile Lahoud, dont elle n’a probablement jamais entendu le nom. Jouer à la reine sans le prestige, sans le gotha, sans les joyaux de la couronne – il faudra demander à Helen Mirren s’il y a le même courage, la même dignité, le même sens du devoir et la même coiffure… Jouer à la reine, mais, contrairement à Élisabeth Windsor, avec la volonté de se mêler de tout, de tout bloquer, de tout faire avorter, de tout faire régresser, Émile Lahoud a fait de la présidence de la République un ersatz désert de Buckingham, et du fauteuil de chef d’État un poste fantôme. Elle qui a toujours fermé les yeux et pensé à l’Angleterre, the Queen, si elle venait à Beyrouth, pourrait au moins lui prodiguer, par charité humaine, jusqu’à la mi-novembre et certainement pas plus loin, des leçons de maintien. Helen Mirren en Élisabeth Windsor, ou l’art absolu, de chaque instant, de préserver, coûte que coûte, les apparences. Comme ici. Dans une région où il faudra que Bachar el-Assad s’excuse sans s’excuser du roi Abdallah, après l’avoir traité de sous-homme ; une région où il faudra que le 8 Mars et notamment Hassan Nasrallah mettent en scène leur levée de tentes en faisant passer, aux yeux de leur opinion publique, cette acceptation tardive du ni vainqueur ni vaincu pour un triomphe. Ici, cela s’appelle trouver le makhraj, sauver, encore et toujours, les apparences. Et n’est pas Queen of England qui veut. Ziyad MAKHOUL

Neuvième semaine de 2007.
Dans cette indispensable et heureuse correspondance par mails interposés que chacun des journalistes de L’Orient-Le Jour tient avec ses lecteurs depuis de longs mois, je retiendrai le dernier courriel en date de Claudine, Suisse : « Je constate avec tristesse que l’opposition a pris les médias et les grands journalistes dans un vulgaire piège qui a pour nom : en mal ou en bien, l’essentiel est que l’on parle de moi… Vous par exemple, vos derniers articles n’évoquent que le Hezbollah, M. Nasrallah, M. Berry, etc. » C’est vrai, elle a raison. Et cette phrase du très caustique Karim, qui m’emmène souvent dans son taxi jusqu’à ce clavier et cet écran d’ordinateur : « Alors… Qu’est-ce qui pourrait bien sortir de ce crâne aujourd’hui ? Tu n’en as pas marre d’écrire...