Par Michel ROCARD*
La Corée du Nord vient de signer, le 13 février, un accord par lequel elle renonce à son programme nucléaire militaire. C’est un très grand succès de la communauté internationale. Certes la situation intérieure de ce pays et l’urgence de ses besoins énergétiques font que d’une certaine manière il était en quelque sorte achetable. Mais cela n’en démontre pas moins les vertus et l’efficacité possible de la diplomatie. Voilà qui conduit à s’interroger à nouveau sur le cas de l’Iran.
Le président de la République français a exprimé récemment une réflexion alambiquée qui laissait penser qu’il ne fallait pas surestimer la gravité de l’accès de l’Iran à l’arme nucléaire. Je ne partage pas ce point de vue. L’éventuelle détention d’armes nucléaires par l’Iran serait d’une immense gravité. S’il reste vrai que la détention n’est pas l’emploi, et qu’il y a plus de quinze ans maintenant que l’on a atteint le nombre de huit puissances détentrices de ces armes sans que jamais elles n’aient été employées depuis 1945, il est tout aussi vrai que l’arrivée de l’Iran au rang de neuvième puissance nucléaire représenterait un redoutable bouleversement régional et mondial, aggraverait dangereusement craintes et méfiances et changerait radicalement les visions et les politiques de la communauté internationale et d’Israël pour la garantie de la sécurité de cet État.
Alors que faire ? À première vue, l’emploi de la force n’est guère possible. Une frappe nucléaire aurait des conséquences incalculables, le monde arabe ayant dans un tel cas une vocation à se déclarer solidaire. On serait en pleine traduction militaire du choc des civilisations. Une attaque conventionnelle n’est guère plus envisageable, Israël n’ayant pas de frontière commune et la quasi-totalité de l’armée américaine étant pour une durée indéterminée embourbée en Afghanistan et en Irak.
L’exploration de la voie diplomatique s’avère donc absolument nécessaire. Son succès serait plus assuré si la communauté internationale qui la mène disposait pleinement et simultanément de la carotte et du bâton, c’est-à-dire si les États-Unis ayant clairement compris et admis cette nécessité l’appuyaient franchement et complètement. De même l’appareil de sanctions économiques, auquel on sait que l’Iran est très sensible, devrait pouvoir être aggravé. Un engagement de non-recours à la force pourrait faciliter l’approbation russe et chinoise.
Le seul cadre possible de cette négociation est le Traité de non-prolifération nucléaire, signé en 1968 et dont l’Iran fut un signataire précoce. De cette signature de l’Iran au bas de ce traité ont résulté plus de trente ans d’une collaboration sans problèmes entre l’Iran et l’Agence internationale de l’énergie atomique de Vienne, qui ne s’est détériorée et n’a cessé que depuis moins de trois ans.
L’état actuel de la situation est une absolue méfiance entre les deux parties, l’une étant l’Iran, et l’autre la triade autodésignée faite de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la France avec l’appui intermittent des États-Unis. Un tel climat ne favorise pas une négociation efficace. Il faut, dès lors, avoir le courage de revoir en détail les fondements de cette négociation.
L’objectif des Occidentaux dans cette négociation, fixé par les États-Unis que les autres ont suivis, est d’obtenir de l’Iran une renonciation à tout enrichissement d’uranium. Or le TNP est très clair : tout pays signataire qui confirme sa renonciation explicite à l’armement nucléaire et accepte de manière absolue et inconditionnelle les contrôles de l’Agence de Vienne tire du Traité un droit non contestable à produire chez lui de l’énergie électrique d’origine nucléaire à usage civil et à recevoir pour ce faire de la communauté internationale, si besoin est, des aides techniques et/ou financières. L’Iran, pour qui le pétrole n’est pas éternel, exige d’accéder à la maîtrise complète de la filière nucléaire civile. C’est le plus élémentaire de ses droits en sa qualité de signataire du TNP. Le problème est que l’on ne sait produire de l’énergie électrique à partir d’uranium qu’en l’enrichissant à 3,5 %.
Je ne vois aucune possibilité de succès pour une négociation dont l’objectif serait d’obtenir de l’Iran une renonciation unilatérale à un droit reconnu à tous les États signataires du TNP en échange simplement de notre renonciation, chez nous Occidentaux, à notre méfiance. Certes l’enrichissement de l’uranium est la condition première de l’accès à la possibilité de fabriquer des bombes. Mais pour y arriver il faut enrichir l’uranium à près de 95 %. C’est une opération industrielle d’une tout autre ampleur. La communauté scientifique internationale, et l’Agence de Vienne, sont-elles réellement incapables de fournir explicitement à la communauté internationale les indications et les critères permettant de distinguer deux types d’opérations industrielles de type et d’ampleur manifestement différentes ? Au-delà des critères difficiles de visibilité, mon maître et ami Vassili Leontief, inventeur en macroéconomie du tableau d’échanges interindustriels, enseignait il y a quarante ans, au moment de la première grande peur de la prolifération industrielle, que le meilleur indicateur d’un programme d’armement clandestin est l’énorme consommation d’électricité qu’il appelle. Cela ne peut-il pas être proposé comme indicateur soumis à contrôle ?
Notre méfiance est fondée. Elle doit gouverner notre conduite de la négociation, mais pas nous interdire de vérifier toutes les hypothèses.
Non seulement le gouvernement iranien n’a jamais exprimé publiquement la volonté de s’armer nucléairement, mais il a renouvelé à plusieurs reprises des offres qui se concluaient par l’acceptation des contrôles de l’Agence de Vienne si l’accord se faisait. L’une d’entre elles proposait que l’ouverture électrique nucléaire civile de l’Iran soit conduite en coopération internationale. Nous avons jusqu’à présent tout refusé, au prétexte que tout enrichissement d’uranium serait le signal d’un programme militaire ce qui est techniquement faux mais pose le difficile problème de la vérification.
Je ne peux pas, à ce stade, éviter de citer une conversation récente franche et loyale, comme on dit en diplomatie, donc brutale. Je reçois à Paris l’actuel ambassadeur d’Iran. Et j’attaque : « Alors vous la voulez vraiment, cette bombe, Monsieur l’Ambassadeur ? » La réponse mérite d’être soumise à la sagacité de l’opinion mondiale. Ce fut : « Évidemment non. Vous savez très bien, Monsieur le Premier ministre, que la vraie ambition de l’Iran mon pays est d’arriver au leadership régional. Dès que nous aurions la bombe, nos relations seraient immédiatement détériorées et méfiantes avec tous nos voisins. » Ce constat est incontestable.
Les ambassadeurs sont payés pour mentir, chacun le sait. Nous n’avons aucunement le droit de renoncer à notre méfiance et de croire cela sur parole. Mais au moins la négociation devrait-elle être conduite de manière à vérifier si, on ne sait jamais, tout cela pouvait être vrai.
*Michel Rocard, ancien Premier ministre français et dirigeant du Parti socialiste, est membre du Parlement européen.
© Project Syndicate 2007.
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