Qui ne dit mot consent, dit l’adage. Ce n’est pas toujours exact. On peut aussi se taire parce que l’on n’a pas entendu ce qui était proposé. Ou parce qu’on fait la sourde oreille, pour ne répondre ni oui ni non. C’est le cas, présentement, d’un Hezbollah qui n’a manifesté aucune réaction à la suite des propositions du chef du gouvernement concernant une sortie de crise commençant par une présidentielle anticipée. Bien entendu, ce mutisme est imité par le reste de l’opposition. Des sources politiques estiment que le Hezb est loin d’être favorable à l’élection rapprochée d’un nouveau chef de l’État. Et cela pour les raisons suivantes :
– Ne pas donner l’impression au président Lahoud qu’on l’abandonne. Qu’on trahit la parole d’un soutien sans faille à son maintien. Ne pas fâcher la Syrie non plus, sachant quelles pressions elle subit actuellement. Et sachant qu’en l’état de la crise, on ne peut lui garantir qu’elle disposerait d’un successeur aussi avantageux pour elle que M. Lahoud.
– Accepter de parler présidentielle équivaudrait à admettre d’entrer en négociation sur un candidat de compromis. Et, du même coup, renoncer à appuyer son propre candidat. Présidentiable que l’on n’a certes pas désigné, mais qui devrait être en bonne logique le solide allié qu’est le général Michel Aoun. Et que le camp du 8 Mars perdrait sans doute si son choix devait se porter sur un autre. Ce qui changerait les donnes : le départ des aounistes bénéficierait fortement, et doublement, à la majorité, puisque avec leur apport au Parlement, elle se trouverait en mesure d’y assurer le quorum des deux tiers pour une séance de présidentielle et pourrait, dès lors, faire élire son propre candidat. Tandis qu’en outre, l’opposition ne disposerait pratiquement plus, comme couverture politique du côté chrétien, que de l’adhésion des Marada de M. Sleimane Frangié.
Ces considérations sont du reste confirmées par un pôle opposant nordiste qui a confié à un ancien ministre qu’une défection du CPL, éventuellement déçu par l’opposition, signifierait que le général Michel Aoun prendrait ses billes ailleurs. Et, réalisant peut-être qu’il ne pouvait être lui-même élu, traiterait avec la majorité pour qu’au moins le successeur ait son agrément. Ce pôle, cité par l’ancien ministre, ajoute qu’en tout cas, l’attente s’impose. Car dans la période nous séparant de la fin du mandat de M. Lahoud, des développements extérieurs peuvent changer les donnes sur la scène locale pour la présidentielle, comme pour d’autres volets de la crise interne.
– Tout espoir de prendre ou de contrôler le pouvoir n’est pas encore perdu, pense l’opposition. Alors, il n’y a pas lieu de lâcher du lest, d’accepter l’ordre des priorités établi par le camp d’en face. Il faut donc, selon les opposants, continuer à pousser à la roue pour faire passer en premier l’exigence d’un cabinet d’union, avec tiers de blocage à la clé. Cela avec l’aide du président Lahoud, dont la contribution en terme de pression consiste à proclamer qu’il ne quittera pas Baabda à l’expiration de son mandat si un tel cabinet n’est pas formé. Pour ce qui est de la présidentielle, la minorité se retrouverait du reste en position de force en cas de mise en place préalable d’un nouveau gouvernement. Elle pourrait placer la majorité devant l’alternative suivante : ou bien accepter un nouveau président également prosyrien ; ou voir les prérogatives de la présidence laissées aux mains d’un cabinet pratiquement contrôlé par le tiers de blocage.
Position nuancée
Du côté de l’entourage du président Siniora, l’on procède, indépendamment des prises de position qui restent évidemment loyalistes, à une lecture objective du tableau. Pour relever qu’il n’y a pas de sortie de crise possible tant qu’une partie considère le gouvernement en place comme illégal et illégitime parce qu’il ne comprend pas de représentation chiite. Et tant que l’autre partie pense de son côté que la présidence de M. Lahoud est elle-même illégale et illégitime, étant le fruit d’une prorogation imposée par la contrainte et enfreignant tout autant la Constitution que la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU. Sans compter que la majorité de sa propre communauté ne se tient pas à ses côtés et que le patriarche Sfeir ne le couvre plus, l’invitant à partir.
Les proches du président Siniora assurent dès lors qu’il n’y a qu’un moyen sensé, pratique, de se dégager de l’impasse : organiser une présidentielle anticipée consensuelle. Pour eux, les médiateurs gaspillent leurs efforts inutilement en se focalisant sur le onzième ministre et feraient mieux de mettre la présidentielle en avant, en traitant de la sélection des noms de consensus pour que l’élu profite des mois qui restent du mandat Lahoud afin de se mettre dans le bain et d’entamer sa mission de rassembleur par des contacts avec les forces politiques du pays.
Émile KHOURY
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