Fantasme ou réalité ? Inquiétante en diable, en tout cas, est cette enquête de la revue The New Yorker que signe le célèbre journaliste américain Seymour Hersh, et qui traite d’une spectaculaire réorientation de la politique US au Moyen-Orient.
À en croire l’auteur, l’Administration Bush, ayant constaté, mais un peu tard, que sa sainte mission de démocratisation de l’Irak a tourné au désastre au seul bénéfice de l’Iran, aurait ainsi changé son fusil d’épaule. Pour contrer la montée en puissance de la République islamique et des autres forces chiites, Washington aurait ouvert ses coffres et ses arsenaux aux radicaux sunnites, dont certains sont idéologiquement très proches, pourtant, de la sulfureuse el-Qaëda. Malgré le syndrome du 11 septembre 2001, ce serait là une remise en vigueur de la cynique règle l’ennemi de mon ennemi est mon ami, déjà observée dans le passé par les États-Unis quand il ne s’agissait que de déloger les Soviétiques d’Afghanistan.
Inquiétant – et il faut le craindre aussi, pernicieux – l’article du New Yorker l’est surtout parce qu’il fait du gouvernement libanais un comparse se chargeant de canaliser vers les groupes sunnites locaux armes et dollars en provenance d’Amérique et d’Arabie saoudite ; et parce qu’il fait du Liban un des trois lieux (avec l’Iran lui-même et la Syrie) où sont montées et exécutées des opérations clandestines destinées à affaiblir les chiites. Bien qu’aussitôt démenties à Beyrouth comme à Washington, ces allégations ne manqueront sans doute pas d’alourdir encore le climat de méfiance intersectaire dans lequel baigne notre pays en crise.
On aurait bien tort pourtant de prendre pour argent comptant de telles révélations. Pour commencer, leur auteur se trouve être un des journalistes les plus brillants certes, mais les plus controversés aussi d’Amérique : il n’est, pour s’en convaincre, que de visiter sur Internet les dizaines de sites qui lui sont consacrés. Irréductible justicier pour les uns – c’est lui qui, en 1968, dévoila dans ses plus infimes détails le massacre de My Lai au Vietnam – ce détenteur du prestigieux prix Pulitzer (et la classique jalousie professionnelle n’est pas seule en cause) est impitoyablement brocardé par les autres pour les bides retentissants et autres ballons crevés qu’il a également à son actif.
C’est là d’ailleurs que l’on touche du doigt les heurs et malheurs, grandeurs et vicissitudes du journalisme d’investigation. L’immense mérite de ces confrères est de piocher avec patience et persévérance, à grands risques physiques parfois, pour déterrer la vérité, en faisant se délier les langues tenues au secret d’État, en portant à roucouler les gorges profondes. Revers de la médaille, il peut arriver que l’enquêteur soit aiguillé sur de fausses pistes, qu’il soit manipulé à son insu par ses propres et confidentielles sources, et cela à des fins d’intoxication.
Quoi qu’il en soit, cette affaire peut être l’utile occasion, pour les Libanais, de s’arrêter à ces deux points :
• Le réveil des antagonismes sectaires n’est guère chose nouvelle dans cette région. Depuis des années déjà, des rois et chefs d’État arabes s’alarment publiquement de l’axe chiite mis en place par l’Iran. Mais la conférence qui vient de réunir à Islamabad sept grands pays sunnites, dont notamment les lointaines Malaisie et Indonésie, montre bien que ce problème se pose avec acuité désormais dans l’ensemble du monde musulman. C’est dire que face à l’énorme poids démographique que représente cette aire, il est vain de croire que c’est sur le minuscule territoire libanais que peut être tranché, dans un sens ou dans l’autre, le débat. Vain, mais surtout dangereux, voire suicidaire.
• Secret de polichinelle de même, d’ailleurs, que cette tentation des armes qui, telle une épidémie, se propage dans les rangs des Libanais. Dans son homélie de dimanche dernier, le patriarche maronite a pour la première fois mis en garde contre cette course aux armements. Que la prolifération des armes se double de la découverte, quasi quotidienne désormais, d’explosifs destinés à des attentats terroristes ne souligne qu’avec plus de force et d’urgence les périls de la situation actuelle.
Le Liban brûlera si un vainqueur émerge, s’écriait hier à Djeddah le secrétaire général de la Ligue arabe qui, depuis des mois, planche sur la question. Continuons d’espérer quand même qu’il n’émergera pas que des vaincus.
Issa GORAIEB
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À en croire l’auteur, l’Administration Bush, ayant constaté, mais un peu tard, que sa sainte mission de démocratisation de l’Irak a tourné au désastre au seul bénéfice de l’Iran, aurait ainsi changé son fusil d’épaule. Pour contrer la montée en puissance de la République islamique et des autres forces chiites, Washington aurait ouvert ses coffres et ses arsenaux aux radicaux sunnites, dont certains sont idéologiquement très proches, pourtant, de la sulfureuse el-Qaëda. Malgré le syndrome du 11 septembre 2001, ce serait là une remise en vigueur de la cynique...