Le vide par la terreur : des routes verdoyantes du Liban, ils croyaient pouvoir faire un désert. Ils ont réussi seulement à réveiller les ardeurs somnolentes, à fouetter les volontés en proie à une morne lassitude, au désabusement.
Il valait bien tous les discours, ce non gigantesque lancé hier à la face des assassins par la foule qui, à bord des véhicules les plus hétéroclites, a afflué de tous les coins du pays vers la place de la Liberté. Ils n’ont pas incendié des pneus, ils n’ont lancé des pierres sur personne, ils ne s’en sont pas pris aux propriétés publiques et privées, ces centaines de milliers de citoyens anonymes convergeant vers la capitale. Ils avaient bien mieux à faire ; et ils l’ont fort bien fait. Ils ont d’abord relevé, avec éclat, le pervers défi des poseurs de bombes qui, la veille seulement, avaient fait sauter deux minibus chargés d’innocents passagers. Ils ont renouvelé avec ferveur leur hommage à la mémoire de Rafic Hariri et de tous les autres patriotes qui ont donné leur vie au rêve d’un Liban véritablement libre, indépendant et souverain.
Mais surtout, la marée humaine a redonné corps, volume et consistance à cette Révolution du Cèdre enfantée dans la douleur il y a deux ans, sans cesse agressée dans sa chair depuis, qui paraissait s’effilocher au gré des flottements, des discordances et du grippage des institutions, qui avait fini par perdre l’initiative face à la féroce contre-offensive des amis de la Syrie. Ranimée, la flamme vacillante, même s’il a fallu, pour cela, recourir une fois de plus à l’argument du nombre, procédé dont ont usé et abusé les protagonistes de la crise et dont les risques et périls sont apparus à tous au mois de janvier dernier.
Que l’équilibre des foules ait été copieusement rétabli, que cette journée du souvenir se soit heureusement écoulée sans incident notable ne suffit pas, on s’en doute, pour éteindre le volcan sur lequel dansent en groupe – et en fanfare – les Libanais. Notre pays ressemble aujourd’hui à une improbable planète où les gens parlent la même langue, professent le même attachement à leur patrie, mais ne se comprennent tout simplement pas : pire, paraissent tout près de se sauter sur la gorge, au point qu’il est devenu nécessaire de les séparer à l’aide de barbelés et de soldats sur le qui-vive. Et c’est bien pour cette raison qu’il est impératif, qu’il est devenu urgent de renvoyer les gens chez eux, à leurs maisons, à leurs bureaux, à leurs universités et de laisser aux chefs politiques la responsabilité, l’obligation d’un dialogue national dont nul n’ignore ni les écueils ni les fâcheux prolongements extraterritoriaux.
C’est à ces responsables et non à leurs ouailles qu’il revient de discuter. Qu’ils discutent donc jusqu’à l’épuisement, qu’ils s’engueulent au besoin mais qu’ils laissent vivre, survivre, subsister, produire une population devenue l’otage de leurs impuissances. Que soit vidée certaine place publique, propriété de tout le peuple et qui arraisonnée depuis près de trois mois, hantée seulement désormais par une poignée de désœuvrés, est devenu le criant symbole du sabotage perpétré contre la vie socio-économique du pays. Que communiquent librement à nouveau, qui du haut de sa statue et qui de son mausolée fleuri, ces héros d’une indépendance inachevée que furent Riad el-Solh, Béchara el-Khoury et Rafic Hariri.
Les cloches des églises accompagnant le chant du muezzin dans le cœur de Beyrouth, cela mérite des circonstances tout de même plus heureuses que le rituel du souvenir, que la prière des morts.
Issa GORAIEB
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Il valait bien tous les discours, ce non gigantesque lancé hier à la face des assassins par la foule qui, à bord des véhicules les plus hétéroclites, a afflué de tous les coins du pays vers la place de la Liberté. Ils n’ont pas incendié des pneus, ils n’ont lancé des pierres sur personne, ils ne s’en sont pas pris aux propriétés publiques et privées, ces centaines de milliers de citoyens anonymes convergeant vers la capitale. Ils avaient bien mieux à faire ; et ils l’ont fort bien fait. Ils ont d’abord relevé, avec éclat, le pervers défi des poseurs de bombes qui, la veille...