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Actualités - Opinion

PERSPECTIVE Un camion lourd de conséquences Michel TOUMA

Un camion presque flambant neuf traversant calmement – on serait tenté de dire sereinement – une région résidentielle, en plein jour. La cargaison : des mortiers et des obus de mortier. Le « propriétaire » et le destinataire de la cargaison : le Hezbollah. Nous sommes au Liban. La scène ne devrait donc pas nous surprendre outre mesure. Encore que… Mais cette scène illustre parfaitement une situation qui pose, à l’échelle nationale, un problème de fond : l’ambiguïté qui entoure le projet politique du Hezbollah. Pour évaluer la véritable portée de la question, remontons à l’an 2000. Mettant un terme à près de 22 ans d’occupation, Israël se retire en mai 2000 du Liban-Sud, en application de la résolution 425. Seule une petite parcelle de quelques dizaines de kilomètres carrés – les hameaux de Chebaa – reste sous le contrôle des forces israéliennes. Ayant, au fil des ans, monopolisé, manu militari, la résistance, le Hezbollah tire un important crédit de ce retrait. Avec la fin de l’occupation, le rôle militaire du Hezbollah devrait donc, en toute logique, prendre fin, puisqu’à l’exception du petit secteur de Chebaa, les forces israéliennes ne sont plus présentes en territoire libanais. Mais le parti chiite ne dépose pas les armes pour autant. Pis encore : il renforce son arsenal militaire et construit même au Liban-Sud une infrastructure souterraine de combat. En dépit de la fin de l’occupation, le Hezbollah se prépare ainsi à la guerre. Celle-ci éclatera en juillet 2006, provoquée d’ailleurs par une opération de commando menée par le parti chiite à l’intérieur du territoire israélien. Une nouvelle occupation en résulte. Mais grâce à ce que Nabih Berry qualifiera de « résistance diplomatique » menée par le gouvernement de Fouad Siniora ; grâce au soutien apporté au cabinet par la communauté internationale, et plus particulièrement par ceux-là mêmes à qui le Hezbollah reproche aujourd’hui leur appui à ce même gouvernement (la France, l’Union européenne et les États-Unis) ; et, évidemment, grâce aussi à la bravoure des combattants du Hezbollah, le Liban réussira à obtenir le retrait israélien total des territoires nouvellement occupés. Bien qu’ayant approuvé la résolution 1701, le Hezbollah refuse cependant, toujours, de désarmer. Et aussitôt les canons tus, il s’est lancé, en application de l’adage selon lequel « la meilleure défense, c’est l’attaque », dans un véritable coup de force contre le même gouvernement auquel il était associé et dont il avait avalisé toutes les décisions, notamment lors des négociations pour mettre fin à la guerre de juillet qu’il avait lui-même enclenchée. En ouvrant un front interne, il détournait ainsi l’attention de la responsabilité (de sa responsabilité) et des conséquences de l’offensive de l’été. Et à en croire diverses sources concordantes, il continuerait à renforcer encore davantage son potentiel militaire. Dans un tel contexte, l’affaire du camion intercepté jeudi dernier à Hazmieh est lourde de conséquences et pose à plus d’un titre le dossier de l’arsenal du Hezbollah. La cargaison saisie par l’armée libanaise comprenait, entre autres, des obus de mortier de calibres 60 et 120 mm. Ce type de mortiers est utilisé dans les combats rapprochés, pour des tirs paraboliques permettant de pilonner des positions adverses situées dans un quartier ou un secteur voisin, très proche. En clair, dans des combats de rue. De là à en déduire que la cargaison du camion était destinée à une éventuelle conflagration interne dans certains quartiers de la capitale, il n’y a qu’un pas que certains observateurs n’ont pas manqué de franchir. Un scénario réfuté implicitement par le Hezbollah qui a affirmé que ces munitions revenaient à la « Résistance » et qu’elles devaient parvenir au Liban-Sud. Comment expliquer dans ce cas cet effort de réarmement et cette volonté affichée d’acheminer des armes dans la région méridionale alors que dans le même temps, le Hezbollah proclame son appui à la 1701 qui interdit toute activité militaire illégale au sud du Litani ? La réponse fournie par le parti chiite est qu’il conserve ses armes pour faire face aux intentions belliqueuses potentielles d’Israël. S’il s’agit à cet égard de parer à un danger menaçant le Liban uniquement, on ne peut s’empêcher auquel cas de relever que la guerre de juillet a mis en évidence le fort déséquilibre des forces en présence et le caractère fallacieux de l’argument portant sur un nécessaire « équilibre de la terreur » face à l’État hébreu, argument avancé par le Hezbollah pour justifier l’attachement à son arsenal. Si, par contre, le parti chiite désire maintenir ses armes pour s’opposer aux éventuelles menaces israéliennes en général, indépendamment du contexte et du cas libanais, cela poserait alors le problème du projet politique du Hezbollah, dans son ensemble. À la lumière de l’affaire du camion de Hazmieh, du précédent de la guerre de juillet et du refus de dépasser le choix militaire, le Hezbollah se doit, aujourd’hui plus que jamais, d’apporter des réponses claires à une série de questions fondamentales. Des questions adressées aussi, par la même occasion, aux nouveaux alliés du parti chiite. Le Hezbollah a-t-il ainsi l’intention de continuer à entraîner le pays dans des guerres cycliques ou périodiques contre Israël, sans horizons, sans fins, et sans enjeux spécifiquement libanais ? Quelle que soit la réponse à cette interrogation, l’option de guerre ou de paix est-elle une décision propre au Hezbollah, ou le parti est-il tributaire sur ce plan du bon vouloir du guide suprême de la révolution islamique iranienne, le wali el-fakih, sachant que la doctrine du Hezbollah impose que l’option de guerre ou de paix soit du ressort du wali el-fakih (voir Naïm Kassem, Le Hezbollah, orientation, expérience et avenir, éditions Dar el-Hadi, page 72) ? Comment le parti chiite peut-il concilier son attachement à son arsenal militaire et sa détermination à monopoliser la décision de guerre avec les impératifs de l’édification de l’État auquel il souhaite être associé ? Comment peut-il concevoir des relations saines et rationnelles avec les autres composantes du tissu social libanais alors que l’existence même de son bras armé fausse, à la base, toute la donne interne ? Ces interrogations sont, certes, sur toutes les lèvres depuis longtemps. Mais compte tenu de la situation dans laquelle se trouve présentement le pays, l’opposition ne peut plus prétendre défendre davantage le slogan de la restructuration et du rééquilibrage du pouvoir sans apporter, au préalable, des réponses tranchées à ces questions fondamentales, même si la portée de la crise actuelle reste essentiellement d’ordre régional. L’heure de vérité a sans doute sonné. Lorsqu’une société atteint le point d’inflexion, il n’y a plus de place pour les positions ambiguës ou les attitudes qui cachent mal des non-dits lourds de conséquences.
Un camion presque flambant neuf traversant calmement – on serait tenté de dire sereinement – une région résidentielle, en plein jour. La cargaison : des mortiers et des obus de mortier. Le « propriétaire » et le destinataire de la cargaison : le Hezbollah. Nous sommes au Liban. La scène ne devrait donc pas nous surprendre outre mesure. Encore que… Mais cette scène illustre parfaitement une situation qui pose, à l’échelle nationale, un problème de fond : l’ambiguïté qui entoure le projet politique du Hezbollah.
Pour évaluer la véritable portée de la question, remontons à l’an 2000. Mettant un terme à près de 22 ans d’occupation, Israël se retire en mai 2000 du Liban-Sud, en application de la résolution 425. Seule une petite parcelle de quelques dizaines de kilomètres carrés – les hameaux de Chebaa...