Toute escalade verbale provoque une riposte de la même veine, mais il peut arriver aussi que des propos plutôt conciliants soient payés de retour. Après un long échange d’invectives, c’est bien ce qui vient de se produire entre gouvernement et opposition, qui proclament à qui mieux mieux désormais leur indéfectible attachement à une solution politique de la crise, loin de tout recours à la manière forte.
Entre soir et matin, se sont multipliées ces derniers jours les initiatives positives : ici un discours empreint de modération de Hassan Nasrallah, auquel a aussitôt applaudi Fouad Siniora ; là, le général Michel Aoun et Sleimane Frangié souscrivant diligemment, devant les caméras, aux règles de conduite édictées par l’Église maronite. Et ici et là, la même et formelle assurance que le triste anniversaire du 14 février est l’affaire de tous les Libanais sans distinction d’appartenance politique ou religieuse, et qu’en aucun cas la cérémonie du souvenir sur le mausolée de Rafic Hariri ne pourra donner lieu à des échauffourées entre partisans du 14 Mars et manifestants de l’opposition campant depuis deux mois dans le centre-ville de Beyrouth. Plus significative encore de cette tendance à l’apaisement est la décision du secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa de reprendre, dans les prochains jours, sa médiation interrompue.
Pour bienvenu cependant qu’il puisse être, ce retour à un minimum de courtoisie en matière de communication politique n’est certes pas le fruit de quelque miraculeuse opération du Saint-Esprit. Selon une tradition bien établie, c’est surtout du dehors qu’est soufflé, le plus souvent, le chaud et le froid. Impuissante face à la guerre civile rampante en Irak comme à l’amorce de guerre civile en Palestine, la Ligue arabe se sent tenue de prévenir, coûte que coûte, un troisième embrasement qui scellerait à jamais sa parfaite inutilité. Et si l’Amérique a vu d’un mauvais œil les idées de Jacques Chirac sur l’Iran, elle a encouragé ses alliés saoudiens à engager des pourparlers avec Téhéran, qui portent aussi bien sur le Liban que sur l’Irak.
On voudrait croire néanmoins que le Liban est davantage qu’une pitoyable scène de marionnettes, animée de l’extérieur. Et que la raison, le simple bon sens, peuvent eux aussi guider la trajectoire des personnages qui s’y agitent et s’entrechoquent. On voudrait croire que tout un chacun a eu tout le temps de se rendre compte qu’il piétine en rond, avec tous les autres. Ainsi le gouvernement actuel est techniquement légal –, car soutenu par une majorité parlementaire régulièrement élue. Il résiste vaillamment aux pressions de toute sorte et en sus d’un très substantiel appui intérieur, il bénéficie du soutien massif de la communauté internationale. Mais combien de temps pourra-t-il se passer, sans remous, de son indispensable composante chiite ? Et l’impasse d’aujourd’hui n’est-elle pas le résultat des accommodements d’hier ?
Parti ainsi pour renverser Émile Lahoud dont le renouvellement du mandat avait donné le signal de la rébellion contre la tutelle syrienne, le camp du 14 Mars se retrouve ainsi avec un président au pouvoir d’obstruction décuplé, et de surcroît un président de l’Assemblée Nabih Berry qui a carrément confisqué, lui, les clés de l’Étoile. Car entre-temps, les alliances contre nature contractées lors des élections législatives, la pléthore de candidats à la magistrature suprême et la démobilisation des jeunes ont fait leur œuvre.
Si la majorité semble avoir manqué de souffle autant que de mordant, le camp du 8 Mars a eu, lui, les yeux plus gros que le ventre puisque son recours à la rue n’a atteint aucun des objectifs déclarés, réussissant seulement à mettre le pays aux bords de la sédition. C’est le Liban tout entier, et non la seule équipe de Siniora, que l’opposition, à coups de sit-in ouverts, de grèves inciviles et de démonstrations violentes, s’est obstinée à assiéger – à agresser – dans sa paix intérieure, sa vie quotidienne, son économie. C’est le concept même de démocratie qu’on insulte en l’accolant à de telles actions. Et davantage encore que la notion de justice, c’est une véritable assurance-vie pour les hommes politiques de tous bords que l’on bafoue en entravant la mise sur pied d’un tribunal international pour juger les crimes contre le Liban.
Ce sont deux longues traversées du désert qui ont été entreprises depuis l’an 2005. Mais les oasis de rencontre, cela doit bien exister, que diable.
Issa GORAIEB
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