Libanisation : « processus de fragmentation d’un État, résultant de l’affrontement entre diverses communautés, ou confessions. » C’est dans le Larousse, et ce « titre de gloire », le Liban le doit à ses tristes prestations durant les quinze années de guerre civile.
Mais le Liban a la mémoire courte, et le voilà qui concourt pour un nouveau « titre de gloire », une copie conforme du précédent : irakisation. Lentement, sûrement, comme une fatalité, la boîte de Pandore s’est ouverte. Elle est aujourd’hui béante et vomit toute la fétidité, toute la puanteur accumulées au fil des mois ; pressurisée de tous côtés, elle expulse abondamment les déjections dont on l’a méthodiquement nourrie, elle déverse toute la haine dont on l’a systématiquement abreuvée.
On l’a dit, redit, asséné tous les jours : on ne joue pas avec la rue, on ne manipule pas, on n’intoxique pas impunément les cœurs et les esprits. Mardi dernier, la scène chrétienne a étalé, sans retenue, ses divisions, ses rancœurs ; deux jours plus tard la scène musulmane a lâché la bride à de terribles ressentiments trop longtemps contenus, trop longtemps attisés.
L’abîme, nous y sommes déjà et les politicards qui nous prennent en otages y trouvent encore motif à de nouvelles aventures, à de nouvelles escalades.
Deux constats s’imposent : ce qui s’est passé mardi dernier n’avait rien d’une grève pacifique. L’érection sur les axes routiers de véritables barricades, au moyen de blocs de béton, de carcasses de voitures, c’était, tout simplement, une atteinte à la paix civile, une incitation à des contre-réactions.
Prétendre, comme l’ont fait les exégètes du Hezbollah, qu’il s’agit là de méthodes normales de contestation et que la France, par exemple, en a souvent été le théâtre, c’est passer totalement à côté de la plaque. En France, les étudiants peuvent manifester avec violence, élever des barricades, les casseurs sévir dans les banlieues, cela ne conduit évidemment pas à une guerre civile. L’État fort, agréé par tous, est là pour rétablir l’ordre.
Au Liban, pays confessionnel par essence, les donnes sont tout autres et les provocations, les manifestations violentes à caractère sectaire, dans un climat éminemment explosif, peuvent conduire aux grandes fractures, à la guerre civile, et nous en avons d’ailleurs fait, plus d’une fois, la douloureuse expérience.
Deuxième constat : la tragédie de jeudi dernier a été exploitée à des fins strictement communautaires alors qu’il était urgent de calmer les esprits. Les premiers rangs sont bien intervenus pour appeler au calme, mais les seconds couteaux ont continué à distiller le venin des provocations et des mensonges, comme d’alléguer que les forces du 14 Mars ont planifié et prémédité le « jeudi noir ». Pourtant, la déstabilisation, ce jour-là, si elle n’avait pas dégénéré en tueries, aurait bien pu arranger les affaires de l’opposition en démontrant la faiblesse du gouvernement Siniora alors que la communauté internationale était réunie à Paris en soutien à son programme de réformes.
Face à la tragédie, aux angoisses d’une population qui redoute le pire, accusations et procès d’intention paraissent risibles, saugrenus. La vérité, l’unique vérité c’est que la haine a pris possession des corps et des esprits, une haine irrépressible alimentée par des médias irresponsables, des politicards aveuglés par leurs ambitions, leur sujétion à des agendas sordides.
La haine, on l’a vue dans toute son horreur, on l’a palpée avec terreur, mardi, à Nahr el-Mott, on l’a revue dans toute sa hideur, on l’a entendue gronder, jeudi, à Tarik Jdidé. Cette haine, les jeunes en ont été et les protagonistes et les victimes, des universitaires, des écoliers pris dans l’engrenage de l’intolérance et du fanatisme.
Les responsables ? Ceux qui se sont arrogé le droit d’être leurs seuls maîtres à penser, ceux qui n’arrêtent pas depuis deux mois d’entretenir dans les cœurs la philosophie de l’exclusion, de l’ostracisme.
La rue musulmane est en ébullition et il ne sert désormais à rien de travestir la réalité, de se contenter de paroles d’apaisement. Des actes courageux sont requis, une prise de conscience collective s’impose. À deux semaines de la commémoration du décès tragique de Rafic Hariri, une initiative intelligente permettrait de diluer la tension, de rétablir un début de confiance : lever le camp du centre-ville, dégager la place des Martyrs, une place symbole à plus d’un titre, un lieu traditionnellement de retrouvailles et non de défi et de divisions.
Loin d’être un aveu d’échec, une telle initiative donnerait à l’opposition le crédit du déblocage, pourrait paver la voie à des solutions médianes acceptées par toutes les parties. S’y dérober, ce serait garder la porte ouverte à toutes les catastrophes, ce serait confirmer les accusations sur la volonté putschiste des forces du 8 Mars.
En quelques mots, ce serait souscrire à l’assassinat du Liban, à l’anéantissement de l’exception libanaise brandie comme un modèle à la face de tous les pays de la région, y compris Israël. Ce serait la négation même de toutes les causes pour lesquelles le Hezbollah a dit croire, pour lesquelles il a dit se battre.
Nagib AOUN
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Mais le Liban a la mémoire courte, et le voilà qui concourt pour un nouveau « titre de gloire », une copie conforme du précédent : irakisation. Lentement, sûrement, comme une fatalité, la boîte de Pandore s’est ouverte. Elle est aujourd’hui béante et vomit toute la fétidité, toute la puanteur accumulées au fil des mois ; pressurisée de tous côtés, elle expulse abondamment les déjections dont on l’a méthodiquement nourrie, elle déverse toute la haine dont on l’a systématiquement abreuvée.
On l’a dit, redit, asséné tous les jours...