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Actualités - Opinion

Banqueroute

Comme prévu, la rue était barbare, en ce jour de grève générale. Comme prévu, les vieux, les tenaces et si patients démons des chrétiens du Liban, toujours aux aguets depuis 1989, se sont réveillés, en une infinie et mortifère grimace, un magistral doigt d’honneur à tous ceux qui mettent en garde, depuis des jours, des années, contre l’imminence du suicide. Comme prévu, ce virus de l’irakisation des communautés musulmanes du Liban, endormi d’un œil, peut-être depuis plus de 1 400 ans, n’attendait, lui aussi, que le terreau idéal pour s’épanouir, ravager, tout casser. Comme prévu, les leaders de l’opposition, captifs éternels et émerveillés de leurs calculs régionaux et/ou personnels, inconscients, n’ont pas pu voir venir – pire : criminels, n’ont pas voulu voir venir. Fallait-il être inconscient, pire, criminel, pour ne pas avoir donné l’indiscutable ordre de respecter la volonté des uns et des autres de ne pas observer la grève ! Fallait-il être inconscient, pire, criminel, pour ne pas avoir donné l’indiscutable ordre d’éviter toute provocation, toute incursion dans les quartiers, les zones où vivent des populations à majorité non gréviste ! Fallait-il être totalement aveugle ou aveuglé pour ne pas avoir compris que la détermination des partisans de l’opposition à imposer, par tous les moyens, leurs revendications n’a d’égale que celle des pro-14 Mars à défendre la majorité au pouvoir et les acquis de la révolution historique d’il y a bientôt deux ans ! Fallait-il être ruiné, politiquement, socialement, moralement, pour prendre sciemment un risque aussi dévastateur ; pour abattre un ultime joker, utilisable seulement une fois ! Fallait-il être ruiné pour confondre cette patrie avec quelque Far West de bédés sanguinolentes, pour abonder à ce point dans cet effarant banditisme politique tel que vu et entendu en ce sinistre 23 janvier ! Fallait-il se retrouver à court de tout pour ne pas avoir compris qu’une grève générale, si on veut son succès, ne peut être suivie que de la démission de l’équipe en place – surtout si cette grève se rythme au nombre de routes coupées, de pneus et de voitures brûlés, se gonfle de velléités dictatoriales gloutonnes et s’appuie sur un insensé exercice de la force contre le Libanais d’à côté ! Fallait-il être devenu autiste politique profond pour ne pas avoir compris que le gouvernement Siniora, porté par au moins la moitié des Libanais, ne peut pas démissionner, surtout à 48 heures à peine de ce Paris III que l’un des bras droits de Condoleezza Rice a qualifié, déjà, de manifestation énorme de soutien au cabinet actuel ! Fallait-il avoir perdu toute échelle de valeurs pour reconnaître en soirée, mezzo vocce, que oui, effectivement, nous avons commis une erreur, tout en prenant bien soin de mettre la faute, d’abord, sur les non-grévistes qui en sont arrivés aux mains ou aux armes pour que soient rouvertes les routes qu’ils prennent tous les jours ! Même si tout le monde sait que certains de ces loyalistes, malgré les morts et les blessés enregistrés dans leurs rangs, ont commis d’inexcusables transgressions, que ce soit contre un média opposant ou contre les bureaux d’un député de l’opposition ; pire, des meurtres, et force est de saluer l’exemplaire réflexe civique de Walid Joumblatt, qui n’a pas hésité à livrer à la justice un membre du PSP coupable d’avoir tiré contre des sympathisants du 8 Mars. À quelque chose malheur est bon ? Il faut que cela explose pour que cela se désamorce ? Soit. À supposer que oui, les Libanais, tous les Libanais, se seraient bien passés de cette sanglante et désolante ânerie de l’opposition. Et ce n’est pas parce que cette opposition a déposé son bilan politique hier que cela épargnera de facto le pays, quelles que soient les effusions d’amitié et de soutien sonnant et trébuchant que ce Liban engrangera demain à Paris, sous la houlette d’un Jacques Chirac qui manquera à mort aux Libanais dans un peu plus de quatre mois, quel(le) que soit son successeur. Il y a un Liban qui agonise, ce Navire Night est sur le point de couler ; il faut, plus urgemment que jamais, une solution, et c’est tout naturellement le capitaine de ce bateau troué de partout qui l’a rappelée. Avant, certes, que d’écouter le puissant et métallique communiqué des forces du 14 Mars, d’aucuns (de ses farouches partisans) lui ont reproché hier sa mollesse, sa discrétion en cette malheureuse journée, et pourtant… Homme d’État définitif, Fouad Siniora, au-delà du fait d’avoir incarné dans son message à la nation, par cet immarcescible le gouvernement reste, le retentissant échec de l’opposition, au-delà de sa volonté de s’afficher en Premier ministre de tous les Libanais, a tendu la main, a donné le la : le seul début de solution possible, c’est la transposition des conflits, des carnages, de la rue au Parlement ; c’est l’institutionnalisation, la rationalisation donc, des désordres meurtriers de ce 23 janvier. Message on ne peut plus clair à Hassan Nasrallah, à Michel Aoun, et, surtout, à un Nabih Berry éternellement soucieux de la jouer magicien d’Oz, seul capable de tirer de son chapeau, avec tout le décorum qu’il adore, un miraculeux lapin. Message on ne peut plus clair, main on ne peut plus tendue et que l’opposition devrait, si elle le souhaite, attraper au vol. Surtout que quelque chose s’est passé hier au soir, au sein de cette opposition… Hypertardive mais salutaire prise de conscience, accélérée par les contacts à très haut niveau et en coulisses entre Bkerké et Rabieh ? Clash politico-stratégique entre le CPL et les Marada, à en croire des sources généralement bien informées ; division donc des rangs chrétiens de l’opposition qui a poussé le Hezbollah, affolé par les heurts sectaires et qui ne demandait pas mieux, surtout après les escales saoudo-syriennes du très zélé Ali Larijani, que de lever le pied ? Peu importe. Le fait est que les protestataires ont décidé de suspendre la grève. Sauf que, quels que soient leurs cris de victoire, légitimes mais qui ne dupent personne, il leur faut désormais une porte de sortie. Qui d’autre que l’éternel locataire de Aïn el-Tiné, sûrement horrifié par les morts et les blessés d’hier, pour la leur offrir ? Qui d’autre que Nabih Berry pour trouver l’astuce, la tellement libanaise tfengué, pour faire croire que la convocation de la Chambre est une idée à lui. Sauf qu’encore faut-il que l’inénarrable Émile Lahoud signe le décret d’ouverture d’une session parlementaire extraordinaire, et rien ne dit que Damas le lui en donnera l’ordre, encore moins qu’il en prendra lui-même l’initiative. Il n’en reste pas moins que réactivation de la place de l’Étoile ou pas, une conférence de presse dans les plus brefs délais du reborn et, depuis, très efficace Élias Murr s’impose. Avec ou sans l’homme de 2006, Michel Sleimane. Elle s’impose pour expliquer aux Libanais, c’est leur droit le plus strict, pourquoi l’armée a parfois, souvent, beaucoup trop tardé à intervenir hier. Elle s’impose pour démentir ces rumeurs de deal entre elle et l’opposition, à qui il aurait été donné jusqu’à midi, midi et demie, pour s’amuser à couper les routes. Elle s’impose pour dire, par exemple, que la troupe voulait à tout prix éviter la moindre goutte de sang, le moindre choc frontal, surtout avec le Hezb. Et si ce n’est pas le cas, pour se justifier, convaincre. Parce que si le Liban a pu éviter le pire après la ruine de l’opposition, il ne pourra rien éviter du tout si son armée, formidable depuis début 2005, se retrouvait au bord de la faillite. Ou en plein dedans. Ziyad MAKHOUL

Comme prévu, la rue était barbare, en ce jour de grève générale. Comme prévu, les vieux, les tenaces et si patients démons des chrétiens du Liban, toujours aux aguets depuis 1989, se sont réveillés, en une infinie et mortifère grimace, un magistral doigt d’honneur à tous ceux qui mettent en garde, depuis des jours, des années, contre l’imminence du suicide. Comme prévu, ce virus de l’irakisation des communautés musulmanes du Liban, endormi d’un œil, peut-être depuis plus de 1 400 ans, n’attendait, lui aussi, que le terreau idéal pour s’épanouir, ravager, tout casser. Comme prévu, les leaders de l’opposition, captifs éternels et émerveillés de leurs calculs régionaux et/ou personnels, inconscients, n’ont pas pu voir venir – pire : criminels, n’ont pas voulu voir venir.
Fallait-il être...