Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

Dans Beyrouth, un jour de grève

En visite au Liban, j’ai joué mardi à Tintin reporter, et pour cause : j’avais prévu une journée comme les autres, mélangeant les contacts professionnels et les visites familiales et amicales. Dès lundi déjà, un de mes contacts de Mazraa me téléphone pour me fixer rendez-vous pour le lendemain . Je réponds : « Ah bon, ça marche demain ? » Sa réponse se passe de tout commentaire : « Leiche Madame, Fi Chi ? » Rire malicieux. Au Monoprix, comme à la banque, les queues s’allongent. Que craignent les Libanais ? Je pose la question à deux personnes. Les réponses tournent autour de : « Rien du tout. “ Ils ” sont deux pelés et trois tondus. Mais sait-on jamais ? » Je démarre ma journée du bon pied, sous le soleil exactement. Il fait un temps de rêve et j’ai envie de marcher vers la rue de Damas, lieu de mon premier rendez-vous. Place Sassine, les cafés ont sorti tables et parasols mais, à 10h, en terrasse, il n’y a pas grand monde. Les Beyrouthins, à l’évidence, se tâtent. Du reste, les radios sont toutes branchées infos : on les entend bourdonner dans les cafés, dans les appartements, dans les rares voitures qui passent. Il y a même un automobiliste, roulant à vive allure, qui écoute, à tue-tête, un discours... de feu Béchir Gemayel. L’armée est présente ; des militaires souriants et, place Sassine, ils se bousculent pour figurer dans le reportage d’une télé qui a dépêché un cameraman sur place. Leurs jeeps sont nickel, comme neuves, et certaines sont même couvertes d’un camouflage. De quel combat reviennent-elles ? Je continue mon chemin et m’arrête à « la boutique » : je peux prendre rendez-vous « même tout de suite si vous voulez », mais je suis en retard à mon rendez-vous. Je décline donc. À demain. Je note que « la boutique » a ouvert boutique. Plus je m’éloigne de la place Sassine, plus les rues semblent désertes. Quelques militaires postés dans leurs jeeps. À Sodeco, toutes les boutiques sont fermées et l’armée est omniprésente, tanks à l’appui. Partout, les trottoirs et la chaussée sont jonchés de tracts distribués par « l’opposition nationale libanaise », invitant les gens à rester chez eux. À la hauteur de Sodeco, je vois une épaisse fumée noire qui se dégage de... la ligne de démarcation. Je la croyais définitivement effacée mais, en effet, juste à la hauteur de l’ancien « no man’s land », les grévistes ont mis le feu à un tas de pneus. Qui a eu cette idée folle de ressusciter de tels cauchemars ? Pourquoi « l’opposition » joue-t-elle avec le feu si je peux me permettre ce jeu de mot, en ravivant d’anciennes frontières ? Je tourne dans la rue de Damas ; on ne peut plus calme. J’arrive à destination mais mon interlocutrice n’est pas venue. Le soleil baigne la ville et le silence, à Beyrouth, est une denrée si rare que je me dis que j’irais bien déjeuner en bord de mer. J’appelle donc des amis pour me rejoindre. L’un(e) après l’autre, ils déclinent mon invitation. Je croise un taxi qui n’a pas l’air de craindre cette traversée périlleuse. Mais nous sommes obligés de rebrousser chemin très vite. Là aussi, Beyrouth est coupée en deux, voire en plusieurs, car j’aperçois au loin, sur le boulevard de Mazraa, une bataille de jets de pierres. Retour donc sur mes terres. Je quitte mon taxi place Sassine car sa radio assure que tout fonctionne à Achrafieh. Je vais donc faire un saut à ma banque. Je me heurte aux grilles fermées. J’échoue place Sassine et, là, enhardis par le soleil omniprésent et par l’instinct de vie de ceux qui ignorent de quoi sera fait demain, les Beyrouthins sont sortis : les terrasses sont prises d’assaut par une nuée de lunettes de soleil , d’abord au Starbucks (plus ensoleillé), puis, à l’heure de déjeuner, ils traversent le trottoir pour envahir le Chase. Un cortège de voitures, aux couleurs des Kataëb et des Forces libanaises, traverse la place, diffusant des chants « patriotiques ». Je surprends, au vol, des bribes de conversation qui montrent à l’évidence que sortir de chez soi, aujourd’hui, est, pour certains, un acte politique. Au Chase, un écran plat diffuse des images peu rassurantes. Finalement, je suis contente d’avoir troqué ma chicha de Raouché contre le « bar à salades », place Sassine, la mer en moins. Pourtant, comme d’autres, je suis venue chercher au Liban ses couleurs locales, sa chaleur, son soleil. Quels démons empêchent donc les Libanais d’en profiter ? Marie-Najla ONEISSI Journaliste

En visite au Liban, j’ai joué mardi à Tintin reporter, et pour cause : j’avais prévu une journée comme les autres, mélangeant les contacts professionnels et les visites familiales et amicales. Dès lundi déjà, un de mes contacts de Mazraa me téléphone pour me fixer rendez-vous pour le lendemain . Je réponds : « Ah bon, ça marche demain ? » Sa réponse se passe de tout commentaire : « Leiche Madame, Fi Chi ? » Rire malicieux. Au Monoprix, comme à la banque, les queues s’allongent. Que craignent les Libanais ? Je pose la question à deux personnes. Les réponses tournent autour de : « Rien du tout. “ Ils ” sont deux pelés et trois tondus. Mais sait-on jamais ? »
Je démarre ma journée du bon pied, sous le soleil exactement. Il fait un temps de rêve et j’ai envie de marcher vers la rue de Damas, lieu de...