Troisième semaine de 2006.
Il y a toujours, bien sûr, quelques rares exceptions. Mais dans son immense majorité, cette espèce d’homme politique libanais est insensée. Malade d’elle-même. Drôle de cytomégalovirus, incapable de s’épanouir ailleurs aussi bien que sous les boîtes crâniennes de ces chers liders maximo qui essaiment aux quatre coins de ces 10 452 kilomètres carrés : l’ego – ou fierté, ou superbe, ou orgueil, ou hauteur, ou suffisance, ou n’importe quoi d’équivalent. Surdimensionné, cet ego carbure à plein temps, été comme hiver, stakhanoviste, infatigable, répugnant, huilé comme la plus belle des horlogeries, parfait. Mais le virus est malin, trop fort, gravement pervers : au seul, à l’unique moment où il est demandé à ces hommes politiques de booster leur ego, de le débrider, de se blinder d’une infinie fierté, de la maximiser, la tayloriser même ; eh bien, à ce moment-là, il n’y a plus personne. Pire : quand il s’agit pour eux de prouver leur aptitude à gérer par eux-mêmes leurs affaires, leurs liaisons, aussi dangereuses soient-elles, de gérer seuls comme des grands leur pays, les ultraegotistes deviennent carpettes.
Il y a de quoi effectivement procurer d’étranges et d’interminables orgasmes politiques à tous les mini-Mussolini de la région, arabes, hébreux, perses ; ou du monde. C’était quand, la dernière fois, que des responsables libanais sont arrivés à trouver un terrain d’entente, un dénominateur commun à leurs cancérigènes scènes de ménage, à leurs différends, à leurs crises de l’âme, sans qu’une armée de médiateurs zélés et/ou plus ou moins honnêtes ne se précipite sur les rangs ? C’était quand, la dernière fois, que le Liban n’a pas eu besoin de… au choix : béquilles, prothèses, silicone, pacemaker, poumon artificiel, déambulateur, perfusion, et, last but not least, de tutelle ? C’est à se demander, encore une fois, une énième fois, pourquoi on ne fédéralise pas, pourquoi on ne kosovarise pas, ou pourquoi, à la limite, on ne nommerait pas un médiateur. Évidemment, pas un médiateur de la République, cela ferait trop civilisé, mais un médiateur genre Casque bleu diplomatique, docteur en psychologie, un peu marabout, particulièrement patient et pas très regardant sur la qualité des patients.
Nous sommes un peuple d’assistés ? Sans doute. Brillants en solo, brillants partout, mais absolument, pathétiquement assistés dès qu’il s’agit de procéder à la gestion collective. Et si au moins cette flagrante absence de fierté, cet ego soudain lilliputien juste au seul moment où il ne le faudrait pas, s’accompagnait d’un sursaut d’humilité. De gratitude. Même pas. Au contraire : les campagnes publicitaires pour dynamiter Paris III – une assistance pour la première fois bienvenue parce que précédée, pour la première fois, d’un plan de réformes qui ne devra pas ne pas s’appliquer, amendé ou pas – se multiplient désormais, tellement clownesques, elles aussi, que cela en devient grossier, tout cet argent dépensé pour marketiser une forme de sabotage est ahurissant – mais bon, tant que c’est Téhéran qui paie… Reste ce retentissant merci d’un Nabih Berry absolument lost à l’attention de Jacques Chirac par le truchement de Bernard Émié ; en attendant, on ne sait jamais, la même chose de la part de Hassan Nasrallah ou de Michel Aoun. Dire que le haririsme un peu pharaonique de l’ère 92-04 n’a rien à voir avec l’explosion de la dette publique serait un peu crétin, dire que seul Rafic Hariri a provoqué cette dette le serait idem. Tout autant responsables : les aventurismes successifs de Michel Aoun (88-90), de Hassan Nasrallah (juillet-août 06), les quinze ans de guerre civile pendant lesquelles tous sans exception ont contribué à crever le pays, la tutelle syrienne, les paralysies d’Émile Lahoud, et l’archicœur du système et des mentalités libanaises : gabegie, corruption, fonctionnaires surnuméraires, électricité impayée, absence de privatisations et privatisations parfois malsaines, archaïsme pandémique, etc. Tout autant responsables, sinon plus : Rafic Hariri, lui, a construit. Et des constructions, quelles qu’elles soient, rapportent. À condition que l’on veuille bien qu’elles rapportent…
C’est gentil, d’ailleurs, justement, de la part de Téhéran, ou de Ryad, du Caire, de Paris, de Washington, de tous les autres, de se décarcasser pour le Liban ; c’est gentil, même si rien jamais n’est gratuit. C’est gentil, sauf qu’à la longue, cela devient légèrement humiliant. Et lassant. Et indécent. Et dommageable, surtout pour une réputation qui ne tient plus qu’à un microfil. Parce que pourquoi sommes-nous au monde, sinon, disait Jane Austen, pour amuser nos voisins et rire d’eux à notre tour ? Ici, cela ne marche que dans un seul sens : sans cesse, on se fout de notre gueule. C’est effectivement lassant.
Ziyad MAKHOUL
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Il y a toujours, bien sûr, quelques rares exceptions. Mais dans son immense majorité, cette espèce d’homme politique libanais est insensée. Malade d’elle-même. Drôle de cytomégalovirus, incapable de s’épanouir ailleurs aussi bien que sous les boîtes crâniennes de ces chers liders maximo qui essaiment aux quatre coins de ces 10 452 kilomètres carrés : l’ego – ou fierté, ou superbe, ou orgueil, ou hauteur, ou suffisance, ou n’importe quoi d’équivalent. Surdimensionné, cet ego carbure à plein temps, été comme hiver, stakhanoviste, infatigable, répugnant, huilé comme la plus belle des horlogeries, parfait. Mais le virus est malin, trop fort, gravement pervers : au seul, à l’unique moment où il est demandé à ces hommes politiques de booster leur ego, de le débrider, de se...