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Actualités - Opinion

IMPRESSION Bruyants démons

La vie à Beyrouth est une incessante ordalie. D’avoir été tour à tour Bagdad et Mogadiscio, la capitale libanaise a du mal à sortir du chaos. À défaut de souffrir d’une guerre déclarée, elle est broyée par les rumeurs et le bruit. Étant le lieu par excellence où tentent de cohabiter, à la différence des régions, souvent monochromes, les diverses communautés du pays, Beyrouth oscille entre la tolérance et la peur. Elle hésite entre l’espoir et la résignation. Elle se tâte entre misère et prospérité, passé et avenir, tradition et changement, désordre et harmonie. Dans cette ville qui se cherche, l’habitant subit des agressions sonores au-delà de tous les seuils admis. Et celles-ci ne se mesurent pas qu’en décibels. Tout commence par des murmures. Un attentat se prépare. Il y a toujours un attentat qui se prépare à Beyrouth. Bien sûr, on ne sait jamais où, ni quand, ni contre qui. Mais on vit avec cette perspective insupportable de se trouver un jour sur le chemin d’une cible sans avoir jamais aspiré au martyre. On vit avec un deuil d’avance, et quelque chose en nous se prépare à pleurer. Il y a aussi les vieux démons qui nous prennent à la gorge. Des épreuves dont on garde encore un arrière-goût amer, la paupérisation, l’effondrement de la monnaie, le cloisonnement des quartiers. Il y a surtout dans le fond, et malgré, croyons-nous, la maturité acquise des anciennes expériences, la tension croissante entre les communautés chiite et sunnite qui fait croire le Beyrouthin à une levée de boucliers imminente. Dans ce contexte, qu’une ambulance passe et le cœur se serre. Deux ambulances ? Trois ? Les sirènes se confondent. Elles couvrent les mots. Dans le silence qu’elles vous imposent, un ange passe, lourd d’appréhensions. Par-dessus tout, qui a eu l’idée maléfique d’équiper les forces de l’ordre de ces avertisseurs qui vous déchirent de part en part et vous broient le tympan ? L’abus dont en font les gendarmes frise la délinquance. Des coups de feu traversent la nuit. L’oreille se dresse. Si ça continue, c’est une bataille. Peut-être la guerre tant redoutée. Mais cela s’arrête. Le lendemain, on vous dira que c’était pour célébrer le retour d’un pèlerin, parti pour La Mecque à grands frais. Autre variante de l’alerte à la guerre, le feu d’artifice jubilatoire qui accompagne la démission d’un ministre israélien. Le lendemain, la journée qui commence promet de nouveaux sursauts. Dès l’aube, marteaux piqueurs, tronçonneuses et bétonneuses envahissent la rue. Encore un chantier. Drôle de ville où, quand rien ne va, l’immobilier va quand même. C’est que chacun se replie sur son quartier, ce qui limite les places. À l’heure paisible du premier café, vous êtes déjà scié, déboulonné, démantelé, réduit en caillasse, figé dans le ciment. Et c’est ainsi, secoué de toutes vos fibres, que vous poussez vos deux jambes vers un nouveau matin. Le constructeur Renault avait, dans une campagne célèbre, érigé l’espace en luxe. À Beyrouth, on se demande si le seul luxe ne serait pas le silence. Quelque pas dans la neige. Leur empreinte feutrée. La caresse d’un vent léger soulevant la poudreuse. Le croassement lointain d’un corbeau sans présages, inoffensif et si noir qu’il en paraît nu, dans tout ce blanc. Le soir se pose, et doucement rosit la courbe tendre des collines. Quelques lambeaux de ciel s’accrochent aux rochers pour un temps. Réminiscence d’une version rare du Chant de la terre, précieux moment d’écoute offert par un ami. Si peu, si tant, pour enfin s’entendre vivre. Fifi Abou Dib

La vie à Beyrouth est une incessante ordalie. D’avoir été tour à tour Bagdad et Mogadiscio, la capitale libanaise a du mal à sortir du chaos. À défaut de souffrir d’une guerre déclarée, elle est broyée par les rumeurs et le bruit. Étant le lieu par excellence où tentent de cohabiter, à la différence des régions, souvent monochromes, les diverses communautés du pays, Beyrouth oscille entre la tolérance et la peur. Elle hésite entre l’espoir et la résignation. Elle se tâte entre misère et prospérité, passé et avenir, tradition et changement, désordre et harmonie. Dans cette ville qui se cherche, l’habitant subit des agressions sonores au-delà de tous les seuils admis. Et celles-ci ne se mesurent pas qu’en décibels.
Tout commence par des murmures. Un attentat se prépare. Il y a toujours un attentat...