Les amateurs de films d’épouvante peuvent se rassurer, l’Irak a encore de beaux jours devant lui. Naguère on y coupait la tête aux otages, maintenant on coupe la tête aux pendus : simple affaire de doigté réalisée sans l’aide d’aucun instrument tranchant et requérant seulement une bonne longueur de corde et un bon lestage du supplicié, la loi de Newton faisant proprement le reste. Le progrès ne s’arrêtera sans doute pas là, même si le vice-président irakien, en visite officielle à Londres, se dit surpris par les nouvelles exécutions capitales de lundi, même si Condoleezza Rice peut charitablement déplorer les conditions indignes qui ont entouré celles-ci, et qui ne sont naturellement pas faites pour réduire les tensions sectaires en Irak.
On en a eu la confirmation dès hier, une des journées les plus meurtrières qu’ait connues Bagdad. Ce n’est plus dans la rue ou près des mosquées, mais à l’université que voitures piégées et kamikazes ceinturés d’explosifs font, désormais, des hécatombes : place aux jeunes, en quelque sorte, dans un pays où la vertigineuse absurdité des gesticulations politico-militaires ne le cède en rien à l’horreur du quotidien. Sourde aux recommandations des Sages, qui se recrutaient tant chez les républicains que les démocrates, le président Bush s’apprête à envoyer ainsi 20 000 soldats supplémentaires en Irak : c’est-à-dire pas assez pour pacifier ne serait-ce que la capitale, et plus qu’assez cependant pour effrayer, pêle-mêle, son propre parti, les généraux du Pentagone et l’opinion publique.
Toute cette savante stratégie repose sur le gouvernement d’unité (?) de Nouri al-Maliki, sur sa capacité à mener à bien la réconciliation nationale, à contrôler l’armée et la police, à éliminer les agents de sécurité qui, selon le représentant de l’ONU pour les droits de l’homme en Irak, ont partie liée avec les terroristes. C’est pour obtenir le soutien des régimes modérés arabes à ce gouvernement que la secrétaire d’État US vient de sillonner la région : soutien politique, qui consisterait notamment à pousser à la coopération les sunnites d’Irak pour tenter d’y endiguer l’influence croissante de l’Iran ; et soutien financier, visant à l’effacement de la dette irakienne.
Ce ne serait pas la première fois, bien sûr, que les royaumes pétroliers seraient priés de régler la facture des erreurs et tâtonnements de l’Amérique. Il reste que les Saoudiens n’ont pas caché à Condoleezza Rice leur scepticisme quant aux aptitudes du gouvernement de Bagdad ; attitude d’autant plus remarquable qu’elle survient au lendemain d’une visite en Arabie du dirigeant iranien Larijani venu s’entretenir, selon ses propres termes, des moyens de rapprocher sunnites et chiites et d’améliorer, du même coup, la situation sécuritaire dans tout le Proche-Orient.
Voilà qui, à l’évidence, fait une large place au Liban dans cette volatile équation ; le Liban où un bras de fer politique est engagé depuis des mois à l’ombre d’une sourde rivalité sectaire ; le Liban bénéficiant hier même d’un vaste soutien politico-financier arabe dans la perspective de la conférence internationale Paris III mais nullement à l’abri pour autant d’attentions (et d’intentions !) moins louables ; le Liban instruit certes du terrifiant exemple irakien, le Liban toujours impuissant à se dégager des ingérences étrangères mais qui est bien obligé de compter sur les rares bonnes volontés (étrangères, elles aussi) pour retrouver quelque sérénité ; le Liban enfin dont la France fait savoir qu’elle souhaite en débattre avec les Iraniens : et cela en direct, à Téhéran même, même si elle se refuse toujours, comme l’Amérique, à tout contact de haut niveau avec cet autre protagoniste non moins néfastement influent, pourtant, qu’est la Syrie.
Dans ce puzzle colossal, le plus dur à appréhender reste cependant cet entêtement de certains Libanais eux-mêmes à surpasser en radicalisme, sinon en outrance, leurs propres protecteurs du dehors. À fustiger la corruption, à se draper de probité quand leurs organisations et partis sont notoirement financés de l’extérieur. À paralyser la vie économique de tout le pays sous prétexte d’assainir les finances publiques. À pousser à la roue de la guerre quand les citadelles du refus multiplient tranquillement les ouvertures de paix sans vraisemblablement dédaigner pour autant les contacts officieux.
Issa GORAIEB
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