Même si les yeux de Michel Aoun se dessillaient et qu’il se rendait compte que son alliance avec le Hezbollah ne lui a apporté, ne lui apporte et, surtout, ne lui apportera rien du tout ; c’est-à-dire même si le parti de Hassan Nasrallah se retrouve seul à revendiquer et que cette revendication se réduisait donc à une simple dimension communautaire, absolument rien ne dit que le Hezb mettrait un terme à son entreprise visant à rééditer ce que Khomeyni avait réussi, en Iran même, entre 1978 et 1979 : la prise du pouvoir.
À moins que Téhéran ne modifie ses directives ; ne commence à entrevoir les dangers et les implosions irrémédiables d’une tentative de hezbollahisation du Liban.
Et c’est sur quoi travaille, avec une pugnacité et une obstination pour le moins remarquables, Ryad. Et c’est tous azimuts : entre la toute récente visite du plénipotentiaire Ali Larijani dans la capitale saoudienne ; entre les déplacements stakhanovistes à Beyrouth, en coulisses, d’Abdel-Aziz Khoja, et notamment son déjeuner de travail de trois heures avant-hier à Aïn el-Tiné en présence, outre Nabih Berry et Ali Hassan Khalil, du hezbollahi Hussein Khalil ; entre l’appel solennel hier du gouvernement saoudien à l’ensemble des Libanais afin qu’ils désamorcent au plus vite toutes les crispations qui empêchent le retour au dialogue ; entre les directives de Abdallah II, qui servent, d’une façon quasi exhaustive, de feuille de route au très patient Amr Moussa, et entre le soutien archiferme du royaume wahhabite au plan de réformes du gouvernement Siniora et à la conférence Paris III, l’Arabie saoudite est pratiquement au four, au moulin et au service après-vente. Seul niet, que confirment volontiers des milieux très bien informés : autant les Saoudiens dialoguent-ils en ce moment avec les Iraniens, autant refusent-ils quelque discussion que ce soit, ou presque, avec les Syriens.
Ayant hypothéqué, bon gré, mal gré, son destin politique avec Damas, pieds et poings liés avec le Hezbollah, il semblerait que Nabih Berry voudrait bien mais qu’il ne peut pas. Ou, pour faire moins vœu pieu, qu’il ne peut absolument pas, mais qu’il ne veut pas le montrer ; d’où les cris répétés ces derniers jours, mi-orfraie mi-Cassandre, ces j’ai peur véhiculés par lui-même et par les autres, et cette convocation déguisée de cheikh Kabalan hier à Aïn el-Tiné, afin qu’il se fasse le passeur d’un double et impatient message, aidez-moi et je suis le seul à pouvoir rassembler et éviter que la bombe n’explose, adressé par le président (à mi-temps) de la Chambre à deux destinataires : la majorité, naturellement, mais aussi le Hezbollah. C’est tragicomique ; surtout que Nabih Berry sait pertinemment une chose : que la majorité ne choisira pas le point de non-retour en demandant à Farid Makari de convoquer les députés, mais qu’il sera carrément hors la loi s’il ne le fait pas lui-même à partir du 20 mars, c’est-à-dire, selon l’article 32 de la Constitution, à l’ouverture de la première session ordinaire de 2007.
Dans tous les cas, cette initiative que Nabih Berry peut sortir à tout moment de son congélateur si toutes les parties sont d’accord n’est rien d’autre, ne peut être rien d’autre que ce 19+10+1 que Téhéran, c’est-à-dire le Hezbollah, refuse catégoriquement, et qui, in fine, l’arrangerait parfaitement, au n° 2 de l’État, lui qui déteste par-dessus tout être, comme depuis le 11 décembre dernier, en dehors du pouvoir, exclu de la prise de décision – lui qui a perdu la rue, au profit… du Hezb. Un Hezb qui veut impérativement que ce ministre-roi soit nommé par lui ; c’est-à-dire transformer le 19+10+1 en 19+11, ce que la majorité, bien sûr, n’acceptera pas. Sauf que la formation de Hassan Nasrallah, comme elle s’obstine à ne pas rendre public le moindre de ses griefs contre le projet de tribunal international, se refuse de proposer à l’Alliance du 14 Mars le moindre nom d’éventuel ministre-roi.
En attendant, Nabih Berry, qui sait intimement que l’opposition a été trop loin trop vite, peut toujours, aidé évidemment par Abdel-Aziz Khoja, travailler sur ce qu’un œil de lynx de la majorité appelle des replâtrages. Et tenter de convaincre le Hezbollah – le CPL suivrait naturellement – de se retrouver… à une table, personne ne sait laquelle, de dialogue. Inutile d’espérer une solution rapide, d’ici à dix mois, il ne peut y avoir que des replâtrages, dit ce pilier du 14 Mars. Dix mois, en attendant l’échéance majeure, l’échéance quasi ultime, celle au cœur de tout le jeu, bien plus prioritaire que le tribunal international, pour Hassan Nasrallah, et, tout naturellement, pour Michel Aoun, sachant, comble du comble, que les deux hommes ne seront jamais d’accord sur le sujet : la présidentielle 2007. C’est grâce à Baabda que Hassan Nasrallah pourra commencer à construire effectivement l’État-Hezbollah, secondé vaillamment par Téhéran et Damas ; grâce à Baabda que Michel Aoun pourra (re)commencer tout court. Et l’équation est simple, très simple, si l’on part du principe – rien n’est jamais acquis – que personne ne veut sinon rééditer une guerre civile au Liban, du moins fédéraliser : Hassan Nasrallah sait que s’il n’arrive pas à imposer un Émile Lahoud bis à Baabda, il lui faudra, d’ici à dix mois, réussir à négocier un successeur de compromis avec le 14 Mars s’il ne veut pas que la majorité impose son candidat. Quant à Michel Aoun, il sait bien qu’en l’état, il lui est impossible de prétendre à Baabda, et qu’aucun scrutin anticipé ne se fera, s’il se tient, sur la base de la loi 2000. Quant à la majorité, visiblement soucieuse d’assurer un chef de l’État agréé par tous les Libanais, elle est fin prête à en discuter, comme de pratiquement tout d’ailleurs, avec l’opposition. Enfin, Nabih Berry est on ne peut plus conscient de l’article 73 de la Constitution : « À défaut de la convocation par son président un mois au moins et deux mois au plus tard avant l’expiration des pouvoirs du chef de l’État, la réunion de la Chambre se fera de plein droit au dixième jour avant le terme de la magistrature présidentielle. » C’est-à-dire le 15 novembre. Et là, il n’est même pas besoin que Farid Makari convoque.
Lisez le livre, répétait à l’envi Fouad Chéhab. Cela tombe bien : Nabih Berry martèle depuis une semaine son attachement viscéral à l’accord de Taëf. Celui-là même qui a accouché du livre.
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À moins que Téhéran ne modifie ses directives ; ne commence à entrevoir les dangers et les implosions irrémédiables d’une tentative de hezbollahisation du Liban.
Et c’est sur quoi travaille, avec une pugnacité et une obstination pour le moins remarquables, Ryad. Et c’est tous azimuts :...