Deuxième semaine de 2007.
Nous avons en face de nous un adversaire qui ne veut pas de compromis. Quel compromis est-il possible actuellement ? D’ailleurs, le compromis n’est jamais libanais, mais régional et international. En 1958, le compromis était égypto-américain, et il était satisfaisant. En 1989, à Taëf, il était syro-américain et a fini par coûter au Liban sa souveraineté. S’il n’y a pas aujourd’hui d’équilibre avec l’aventurisme iranien, où va-t-on ?
Walid Joumblatt a les yeux grands ouverts. Comme souvent, les symptômes sont vite analysés, le diagnostic indiscutablement établi. Il manque juste le traitement. Sauf qu’à ce niveau-là, plus aucune scientificité ne peut être de mise : le remède, la solution sont tributaires d’une somme incalculable d’aléas, de conjonctures, d’hypothèses, d’éventuelles intersections d’intérêts. C’est-à-dire, finalement, de hasards – réalité d’autant plus pernicieuse qu’il ne faut pas sous-estimer la puissance du hasard à engendrer des monstres, la salle d’accouchement idéale restant bien sûr cet espace libanais tellement hospitalier, parfait terreau pour l’élevage des pires aberrations. Et des monstruosités, il y en a déjà trop : un pays scindé artificiellement en deux ; une minorité dictatoriale ; une volonté stupéfiante d’aller à rebours de la nature et de l’histoire de ce pays ; un sabotage minutieux de la moindre tentative de sa remise sur pied ; bref, un refus absolu et insensé, justement, du moindre compromis, que résument on ne peut plus clairement les veto assénés méthodiquement et infatigablement par le tandem Nasrallah-Aoun à la formule du ni vainqueur ni vaincu, c’est-à-dire au 19+10+1 qui en reste à ce jour la traduction la moins mauvaise.
Pourquoi ce niet ? Pour en comprendre les raisons, il est deux grilles de lecture : la politique et la psychologie ; celle-ci étant la moins rigoureuse, mais peut-être pas la moins plausible des deux. Accepter le 19+10+1, donc le compromis, équivaut pour le 8 Mars reloaded à perdre la face, puisque tout le monde sait que l’idée vient de l’autre camp. Surtout que ce 8 Mars s’appuie, en sus des armes et des pétrodollars iraniens, sur le culte de la personnalité, et qu’une idole ne peut pas perdre la face, souscrire à la proposition de l’autre – d’où les tentatives risibles et mort-nées de Nabih Berry d’imposer d’impossibles ersatz de la formule, dans le genre 3+3+4.
Autrement plus évidentes sont les raisons politiques de ce refus du compromis. Le Jordanien Abdallah n’a rien d’un farfelu et son évocation du croissant chiite rien d’une prédiction lue dans quelque marc de café à la veille d’une nouvelle année : basée au contraire sur un très concret et double démarrage, celui de la débâcle US en Irak et celui de « l’ahmadinejadisation » de l’Iran, cette remarque avait tout de la mise en garde. Non contre le chiisme en tant que tel, loin de là, mais contre… l’aventurisme iranien. Et s’il n’y a pas aujourd’hui d’équilibre avec l’aventurisme iranien, où va-t-on ?
Les experts ès équilibre en tout genre diraient qu’il y a l’Arabie saoudite et l’Égypte, c’est-à-dire le sunnisme arabe en général, pour contrebalancer l’Iran ; ils diraient que, contre les excès perses, il y a le réveil ottoman ; ils diraient aussi que pour contenir l’ahmadinejadisation (la khaménéisation ?) du monde ou de l’une de ses parties, il y a l’Occident, ou alors, naturellement, les États-Unis, qu’il y a un règlement donné du dossier nucléaire ; ils diraient même que l’équilibre pourrait venir de l’intérieur, d’un Rafsandjani, par exemple. Mais ils ne diraient pas que pour stopper l’aventurisme iranien dans ses dérives, et notamment à la frontière nord d’Israël, il pourrait y avoir… les chiites du Liban.
Personne ne discutera l’évidence : que sans le Hezbollah, l’Iran boiterait gravement et se retrouverait très déconfit dans sa colonisation des esprits arabes. Ce n’est pas que le Hezb ait nécessairement de mauvaises intentions, c’est juste plus fort que lui, parce qu’en lui il y a cette obédience à l’ayatollah, ce wali el-faqih, qui de là-bas gère, ici, tout. Il est donc tout naturel, lorsqu’il s’agit de voir comment équilibrer l’aventurisme iranien, de penser à tous sauf… aux chiites du Liban. Parce que beaucoup, à commencer par un Michel Aoun, qui a décidé de ne rien voir et de ne rien entendre, confondent allègrement chiites et Hezbollah (armé et milliardaire en pétrodollars iraniens). C’est aussi réducteur que de croire que tous les sunnites sont haririens ; les maronites, pas plus intelligents mais juste plus rapides que leurs compatriotes, n’ont déjà que trop montré la voie.
Parce que, comme leurs compatriotes, les chiites libanais, dans leur majorité, sont libanais avant d’être chiites. Et comme leurs compatriotes, sinon plus, ils n’ont que le Liban, évidemment pluraliste, multiple et consensuel, comme patrie ; et cette patrie, ils la perdraient si le Liban se perdait. Les chiites libanais, comme leurs compatriotes, ne sont ni moutons de Panurge ni clones, et, comme leurs compatriotes, ils savent que l’espoir, c’est dans Paris III et ses cortèges de réformes qu’il se trouve, c’est dans le tribunal international, c’est dans l’application de la 1701, seule garante, pour l’instant, de la stérilisation des visées israéliennes. Et ce, quelle que soit la couleur politique de l’équipe au pouvoir.
Beaucoup d’eau coulera sous les ponts, détruits soient-ils ou reconstruits, avant que ce ne soient les Libanais eux-mêmes qui immunisent leur pays contre quelque aventurisme que ce soit. La politique des axes pourrait éventuellement s’en charger, rééquilibrer, mais cela resterait bancal, provisoire. C’est le réveil de dedans, le réveil chiite, un nouvel et ultime printemps, qui seul blinderait définitivement le Liban. Surtout que les chiites libanais, comme leurs compatriotes, sauront un jour reconnaître ceux, où qu’ils soient, qui s’emploient à faire en sorte, Anouilh dixit, qu’il ne reste vraiment plus la petite chance d’espoir vivante, la plus petite chance d’espoir à étrangler. Ceux qui n’attendent qu’une chose : lui sauter dessus quand ils le rencontreront, notre espoir, notre cher espoir, notre sale espoir !
Ziyad MAKHOUL
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